Vers une gentrification des berges ?

III. L’envers de la réappropriation des berges : décryptage d’un changement de discours

2. Vers une gentrification des berges de Seine et Marne à Alfortville ?
 
Les réactions des populations nouvellement installées à Alfortville, qui peuvent se sentir directement concernées par les discours de revalorisation des berges de Seine, contribuent en retour à renforcer ce changement de conception du lien de la ville à la Seine et les discours qui l’accompagnent. Les catégories sociales relativement aisées qui s’installent à Alfortville à partir des années 2000 reprennent ainsi l’idée de « mise en valeur » des berges à leur avantage, ce qui se traduit d’au moins deux façons différentes. D’une part, le succès des projets immobiliers de moyen-haut standing réalisés sur les berges de la Seine s’inscrit dans la revalorisation économique des berges. Le quartier Appolonia, composé de plusieurs résidences dont celle des Amaryllis (résidence fermée de 49 maisons individuelles), au style architectural résolument mixte, tenant à la fois de la maison de campagne (volets en bois colorés) et de l’immeuble haussmannien (balcon en fer forgé à certains étages) a, par exemple, rencontré un véritable succès. Celui-ci semble refléter, auprès d’une partie des nouveaux arrivants en provenance de Paris, le souci d’allier ville et nature, d’avoir un pied à Paris et l’autre (du moins dans l’imaginaire) déjà à la campagne (Figure 9). D’autre part, la forte implication de ces nouveaux habitants et usagers des berges de Seine dans les associations locales peut également contribuer à réorienter les mentalités vers une valorisation de l’eau, perçue comme un élément recherché du cadre de vie et non plus mise à distance pour sa dangerosité.
Figure 9 : Le quartier d’Appolonia, vu de la promenade en bord de Seine.

Pour reprendre les concepts d’Henri Lefebvre concernant la production de l’espace, les représentations de l’espace, véhiculées par les discours de valorisation du cadre naturel des berges, l’espace des représentations, c’est-à-dire les berges telles qu’elles sont vécues par les nouveaux arrivants, et les pratiques sociales qu’ils en ont contribuent à façonner socialement les berges de Seine. On peut dès lors se demander dans quelle mesure ce processus de revalorisation des berges produit de la gentrification. En effet, leur appropriation économique (par l’immobilier) et socio-culturelle (par le discours associatif) par des catégories sociales aisées tend à en faire des espaces dont l’avantage tiré de la valorisation est inégal. La forte majoration des prix de l’immobilier en bord de Seine ces dernières années traduit bien cette gentrification en cours de certaines portions des berges qui ont fait l’objet d’une revalorisation. Désormais, seule la frange supérieure des Alfortvillais, en termes de revenu, peut se permettre d’y habiter.

Conclusion