Un urbanisme au service du lien et de la convivialité ?

La valorisation des espaces publics pour faciliter la rencontre

Dans les projets de la Part-Dieu comme de Confluence, la volonté de valoriser les espaces publics est fortement présente. Celle-ci a vocation à favoriser les rencontres et à faire des deux quartiers des espaces de vie et de convivialité, c’est-à-dire des espaces habités. En d’autres termes, les projets cherchent à favoriser l’ « urbanité » dans ces espaces, qui correspond selon la définition d’Augustin Berque au « mode d’être de la ville comme système de représentation et comme construction collective qui rend possible la convivialité (au sens étymologique du terme) entre différents groupes, entre différentes populations usant d’espaces communs » (A. Berque, 1994).
À la Part-Dieu, cette volonté était présente dès le projet initial. Les rédacteurs du site internet de Lyon Part-Dieu insistent bien sur cet élément puisqu’ils notent que « depuis 40 ans, les acteurs de la Part-Dieu conjuguent leurs efforts à ceux du Grand Lyon pour co-produire un quartier performant qui facilite les échanges et les rencontres, accélère le développement économique, produit des emplois et facilite la vie en ville ». Dans le plan masse de 1967, la fonction dominante était la culture. Le quartier s’organisait autour d’un axe culturel est-ouest dans lequel les équipements étaient reliés par une promenade végétalisée et de larges espaces publics animés. Cette organisation avait bien vocation à favoriser les pratiques de l’espace public et les rencontres au sein du quartier. Aujourd’hui, le projet de la Part-Dieu affiche toujours les mêmes objectifs. Il prévoit la création de nouveaux espaces publics comme un jardin suspendu sur le toit des halles Paul Bocuse et un espace de détente et de loisir sur la toiture du centre commercial afin de rendre le quartier plus animé. Il promeut aussi la réintroduction de la nature notamment à travers la plantation d’arbres le long des voies et la création de parcs visant à établir une continuité entre le parc de la Tête d’Or et les berges du Rhône. Le projet Confluence accorde lui aussi une importance particulière au traitement des espaces publics. Ceux-ci sont principalement naturels avec des cœurs d’îlots végétalisés. Des vues sont dégagées sur les coteaux. Une darse a été creusée ainsi que des jardins aquatiques conçus comme des écosystèmes vivants favorisant la biodiversité des espèces animales et végétales. Ces aménagements visent à rendre agréables les espaces publics afin qu’ils soient volontiers fréquentés.

Légende : la darse de Confluence avec à gauche, le centre-commercial (photo personnelle)

Par ailleurs, les deux projets tendent à développer les modes de transport doux afin de favoriser les déplacements locaux à l’intérieur du quartier. À la Part-Dieu, à l’horizon 2030, il est prévu que 35,5% des déplacements se fassent en transport en commun, et 10% en vélo, contre à peine 2% aujourd’hui. L’idée est de créer un « sol facile » plus agréable pour le piéton afin de favoriser les rencontres. À Confluence, le développement de « promenades » et l’arrivée du tram T1 vont aussi dans cette voie.
Enfin, les projets insistent tous les deux sur la mise en valeur d’un héritage. Cet ancrage des projets dans une temporalité plus ancienne semble aller dans le sens de la création d’une centralité. En effet, une centralité se crée surtout avec le temps. Cette mise en valeur d’un patrimoine historique semble ainsi donner une raison d’être à ses quartiers. À Confluence, l’héritage industriel est fortement représenté le long de la Saône notamment. Le bâtiment des Douanes, la Sucrière, les Salins du Midi, vestiges de l’activité portuaire ont été réhabilités en restaurants, commerces, galeries. Au sud, une portion des halles du marché de gros a aussi été conservée. De la même façon, à la Part-Dieu, l’héritage de l’urbanisme moderne n’est pas nié mais mis en valeur. Le projet de « traverse culturelle » s’inscrit dans cette logique puisqu’il s’agit de rendre plus visibles les institutions culturelles existantes en les reliant davantage entre elles.

Les limites du discours de l’urbanité

Dans les deux projets, cette volonté affichée d’urbanité semble cependant mise à mal par la présence des centres commerciaux. Ces derniers, en constituant des centralités à eux seuls, absorbent une partie importante des usagers potentiels du quartier et nuisent à sa convivialité. Ces centres commerciaux sont des espaces fermés par rapport au quartier, du fait de leur volonté de sécurisation qui empêchent les contacts de ses usagers avec le reste du quartier. A Confluence, si le premier étage est entièrement ouvert avec de nombreuses terrasses, le rez-de-chaussée est complètement fermé. Aussi, ces espaces empêchent l’émergence d’une rue commerçante vivante puisqu’ils concentrent l’ensemble de la fonction commerciale. Ils créent une séparation entre les différentes fonctions et utilisateurs du quartier : les consommateurs ne fréquentent pas les mêmes espaces que les travailleurs ou habitants du quartier. À l’inverse, la rue commerçante favorise les rencontres entre les individus puisqu’elle rassemble les fonctions commerciales, de logement, de bureau et d’axe de transit. Les populations qui la fréquentent ont donc des motivations diverses.
Les centres commerciaux semblent finalement créer une centralité concurrente au quartier plutôt que l’encourager. Le quartier de la Part-Dieu est, par exemple, souvent réduit à son centre commercial dans l’imaginaire Lyonnais : le quartier alentour est dans l’ombre de ce dernier. Dans les deux cas, la place du centre commercial a grossi au fur et à mesure de l’avancée des projets. À la Part-Dieu, le centre commercial devait initialement être ouvert et d’une faible ampleur. À Confluence, le projet initial prévoyait la présence d’un « centre de loisirs » et non d’un centre commercial. Les centres commerciaux sont des soutiens financiers importants pour les projets mais vont à l’encontre de l’ « urbanité » de ces derniers, c’est-à-dire de leur capacité à créer la rencontre, la surprise. Même si des formes d’urbanité se développent à l’intérieur à travers les terrasses de cafés, l’aménagement de places sur le modèle des espaces publics de la ville traditionnelle ou la création d’éléments de nature artificielle ou de fontaines donnant l’illusion d’un espace extérieur, celles-ci demeurent limitées et sélectives.
Citadinité : mixité sociale et concertation

La citadinité, définie dans le Dictionnaire de la géographie et de l’espace des sociétés, renvoie aux pratiques et aux représentations des individus et des groupes, appréhendés comme des acteurs sociaux. Elle est « une relation dynamique entre un acteur individuel (individuel au premier chef mais aussi collectif) et l’objet urbain. […] La citadinité constitue un ensemble — très complexe et évolutif — de représentations nourrissant des pratiques spatiales, celles-ci en retour, par réflexivité, contribuant à modifier celles-là » (J. Lévy et M. Lussault, 2003, p. 160).
Envisager les projets Part-Dieu et Confluence par le prisme de la citadinité, c’est donc s’interroger sur le type d’espaces que l’on a voulu créer dans ces quartiers, et sur les pratiques spatiales que l’on a voulu y susciter. Dans les deux projets ont été mis en œuvre quelques grands principes directeurs du renouvellement urbain : il s’agit de construire en impliquant les habitants, de créer une ville mixte et dense où les contacts sont favorisés.
À la Confluence, l’enjeu de la mixité sociale est de permettre que chacun, quel que soit son profil socio-économique, puisse accéder à un logement dans le nouveau quartier : on y trouve toutes les tailles et tous les prix de logements. Dans la ZAC 1, 62% des logements sont en accession libre, 10% en accession sociale, 4% en prêt locatif social (PLS) et 23% en locatif social. Dans la ZAC 2, 25 % à 30 % des 2000 habitations sont des logements sociaux. On cherche à créer une mixité au sein même des immeubles (voir l’exemple des îlots E1 et F1) et non seulement au sein des quartiers. Cependant, s’il y a bel et bien des ménages aux revenus modestes qui habitent à la Confluence, force est de constater que tout, depuis le style architectural jusqu’aux enseignes commerciales, en passant par les innombrables galeries d’art contemporain, semble destiné à un public plus aisé. D’ailleurs, on peut poser la question de la distance sociale que crée l’injonction de la mixité : en effet, lorsque la distance sociale est trop grande, on crée de la distance plus que du lien entre les classes sociales. C’est peut-être le cas, dans ce quartier où coexistent les appartements parmi les plus chers de Lyon et des logements sociaux. D’ailleurs, il y a davantage une juxtaposition qu’un lien entre le centre hyper-moderne et “chic” et le quartier populaire de Sainte-Blandine. Les projets tendent également à favoriser la mixité intergénérationnelle. Ainsi, les propriétaires occupants de la ZAC 1 sont à 33 % âgés de moins de 35 ans, à 38 % entre 35 et 50 ans et à 29 % âgés de plus de 50 ans. Enfin, plusieurs réunions de concertation ont été organisées par la maison de la Confluence afin d’impliquer les habitants dans le devenir de leur quartier et de faire d’eux des acteurs du projet, mais il semble que l’opération n’ait pas eu de grand succès.
À Part-Dieu, le projet de mixité est le même : sur le site du quartier, on peut lire que “l’offre de logements, neufs ou réhabilités, sera diversifiée pour répondre à tous les besoins d’une adresse hyper centrale : logement social et privé, en accession ou en location, logements spécifiques (pour étudiants ou personnes âgées, résidences – services) et produits innovants combinant habitat et lieu de travail. Des équipements de proximité : écoles, crèches, et commerces au pied des immeubles accompagneront la création de ces nouveaux logements.”.
Dans les deux quartiers, il s’agit donc de recréer les centralités de la ville du XXIème siècle avec les principes directeurs forts du renouvellement urbain : on met l’accent sur la qualité de vie (espaces verts), on crée les conditions de possibilité de multiples échanges (entre les âges, entre les classes sociales), on développe l’offre de transports en commun pour faciliter les déplacements sans encombrer la ville, on densifie les centres (le projet Part-Dieu prévoit une densification de l’habitat en portant de 3500 à 5000 le nombre de logements sur le quartier ; les 7000 habitants actuels à la Confluence seront, si les objectifs sont atteints, 16 000 en 2020).

Conclusion

Part-Dieu et Confluence sont deux centres dont le rayonnement dépasse la ville de Lyon. Ce sont à la fois des portes d’entrée et des vitrines. Pourtant ces deux quartiers rencontrent des difficultés similaires à remplir toutes les caractéristiques d’un centre. Même s’ils sont de mieux en mieux desservis par les transports en commun, ils restent enclavés à l’échelle de la ville et communiquent peu avec les quartiers qui les entourent. Or l’enjeu pour les nouveaux centres est à la fois qu’ils soient des pôles d’attractions à l’échelle la plus large mais qu’en même temps ils soient plus accessibles pour les Lyonnais. L’accent est donc mis sur les espaces publics et le développement d’une urbanité propre. Mais les échelles entrent en contradiction, en effet la création de grands centres commerciales qui polarisent la population sur une aire vaste ne sert pas la vie de quartier et contribue peu à l’animation des rues.

Les nouveaux quartiers souffrent de la comparaison avec le centre historique autour de la place Bellecour, ils ont du mal pour l’instant à être davantage que des centres commerciaux où les Lyonnais se rendent avec pour seule idée d’y faire leurs courses. Il est néanmoins difficile de dresser un bilan car la centralité se construit dans le temps, les nouveaux quartiers doivent encore prendre place dans les représentations de la ville qu’ont les Lyonnais et les visiteurs.