Un espace naturel profondément anthropisé

En opposition avec l’image de la Loire « fleuve sauvage », l’estuaire a fait l’objet de très nombreux aménagements qui ont conduit à une transformation en profondeur de son fonctionnement hydrologique, économique, et culturel, ainsi qu’à de nouvelles perspectives de mise en valeur.

Physiographie de l’estuaire de la Loire

L’estuaire correspond à la partie terminale de la Loire. D’une largeur de 300 mètres juste après l’île de Nantes, elle atteint sa largeur maximale de 3000 mètres à l’aval du resserrement entre Donges et Paimboeuf (2000 mètres). L’estuaire occupe une dépression tectonique relativement plate, comblée d’alluvions, et encadrée par la faille du sillon Bretagne (affleurements de gneiss et de granites de direction Nord Ouest – Sud Est ) au Nord et le plateau du Pellerin, ainsi que l’escarpement de Saint-Père-en-Retz au Sud. L’estuaire ainsi défini s’étend sur une superficie d’environ 250 km² (25000 ha) dans le département de la Loire Atlantique. Il est caractérisé par de très importantes zones de basse altitude (inférieures à 5 m par rapport au 0 NGF).

Les terres alluviales de l’estuaire sont essentiellement composées de prés humides ainsi que de vasières et de roselières. L’occupation des terres alluviales varie suivant leur degré d’inondation et l’apport de sel. Elle est essentiellement liée à un usage prairial dans le cadre d’élevages bovins extensifs (Photographie ci-contre).

 

 

Le tableau ci-dessous présente 5 types d’occupation des sols en partant grossièrement du bord du fleuve jusqu’à la plaine alluvial (excepté pour les marais).

L’estuaire est conventionnellement découpé en cinq sections, qui correspondent à des morphologies différentes et ont fait l’objet d’aménagements distincts :

  • Le delta sous-marin : ensemble sédimentaire avec chenaux et bancs sableux ce qui en fait un « wadden sableux », qui s’expliquerait en partie par l’abri de l’entonnoir rocheux de l’estuaire ligérien.
  • La section aval : elle s’étend de Saint Nazaire à Paimboeuf et a connu une évolution considérable. À partir des années 1940 (application du décret de 1933), le chenal de flot reliant la fosse de Donges à Montoir a été transformé en canal de navigation. La fosse de Mindin (fosse de jusant, c’est à dire de reflux d’eau à marée descendante) fut remblayée et l’ajout de 8 millions de m3 de sédiments fournis par des dragages dans le secteur de Donges conduit à un resserrement et un creusement de l’estuaire. Le banc de Bilho, jusqu’alors rattaché à la rive Nord, fut ainsi transformé en deux îles allongées progressivement colonisées par de la végétation et accolées à la rive Sud.
  • La section intermédiaire : elle s’étend de Paimboeuf à l’aval du Pellerin et fut transformée entre 1903 et 1910 par le creusement d’un unique chenal fluvial par dragage et une anastomose des multiples chenaux. En parallèle la section connaît la création du canal de la Martinière (1882-1892), utilisé jusqu’en 1914. Du fait du ralentissement de l’activité de la Loire hors du chenal principal, un grand nombre de zones submersibles devinrent marécageuses
  • La section endiguée : longue de 17 kilomètres jusqu’à Nantes, elle a été aménagée entre 1859 et 1864. La Loire y est bordée d’agglomérations et d’installations industrielles.
  • La section amont : longue de plus de 35 km de Nantes jusqu’à Oudon, elle a été creusée de 1913 à 1920 afin d’augmenter la puissance hydraulique de la Loire au moyen d’un bassin de marée. De ce bassin ont été extraits des quantités faramineuses de sables, commercialisées jusqu’en 1993 (140 millions de tonnes entre 1910 et 1976 et 25 millions entre 1990 et 1993 pour la Loire Atlantique et le Maine et Loire).

Ces différents aménagements ont modifié l’estuaire dans son ensemble, notamment par un approfondissement du fond de la Loire, de l’ordre de 2 à 4 mètres entre 1953 et 1990 (Verger, 2009, p. 205). Ils ont été accompagnés par le développement de différentes activités au sein de l’estuaire, bien au delà de la seule activité industrialo-portuaire.

Une successions d’aménagements

Le port de Nantes s’ouvre au commerce international dès les XIVe siècle avec l’export du vin du val de Loire, de la toile et du chanvre, vers l’Angleterre et l’Irlande. À partir du XVIIème siècle, le développement du port de Nantes par le commerce triangulaire, puis la mise en place de chantiers navals à Saint Nazaire, ainsi que l’industrialisation croissante du XIXe siècle ont engendré des politiques de transformations du chenal de la Loire. Ces aménagements visent à faciliter le transport fluvial et maritime, dans un contexte où les navires sont de plus en plus grands et lourds. L’accroissement des tirants d’eau exige alors un chenal de plus en plus profond.

Entre 1834 et 1840, la Loire fut endiguée entre le Pellerin et Nantes afin d’en réduire sa largeur, et son chenal fut approfondi. L’endiguement est prolongé en aval entre 1854 et 1864, mais le chenal se comble assez rapidement. En réponse, le canal de la Martinière (d’une longueur de 15 kilomètres et d’un tirant d’eau de 5,80 m) est construit entre 1882 et 1892, dans une perspective de navigation (Photographie ci-dessous). Cependant, du fait de l’augmentation des tirant d’eau des cargos et de l’obligation d’attendre deux marées pour remonter jusqu’à Nantes, il est abandonné pour la navigation en 1913.

À partir de 1903, la section intermédiaire entre Le Pellerin et Paimboeuf est aménagée et l’endiguement de la partie amont est amélioré. La continuité et la profondeur du chenal en sont accrues et l’accès de navires calant jusqu’à huit mètres de tirant d’eau est alors possible jusqu’à Nantes. L’augmentation du régime hydraulique en aval de Nantes provoque cependant l’envasement de son port.

La troisième vague d’aménagement de 1913 à 1920 vise à resserrer la Loire en comblant de nombreuses îles et bras secondaires, afin de privilégier un chenal de navigation artificiel. Pour palier l’envasement de Nantes, un bassin de marée est créé sur la partie amont. Il augmente la puissance hydraulique du fleuve.

À partir de 1933, l’aménagement pour la navigation se concentre sur la section aval, notamment sur l’aménagement de ce qui deviendra le port autonome Nantes Saint-Nazaire, crée en 1966. Le chenal est transféré sur la rive Nord. Différents remblaiements et dragages favorisent la création d’un chenal unique et le dépôt de sédiments sur les abords du chenal de navigation. Le choix en 1963 de Nantes-saint Nazaire comme une des huit métropoles d’équilibre faisant contre-poids à la centralisation parisienne vient conforter la perspective d’une grande métropole industrielle. Il s’agit de créer une zone industrialo-portuaire devant engendrer par entraînement économique, la mise en place d’une plate-forme poly-industrielles autour de la raffinerie pétrolière de Donges et du terminal méthanier de Montoir. La desserte par voie navigable de ces deux infrastructures oblige à un approfondissement du chenal, qui atteint plus de 13 mètres de fond, et à l’utilisation des résidus pour le remblaiement de vastes étendues. Presque 100 millions de m3 on été extraits, ce qui a permis de remblayer environ 1000 ha entre 1976 et 1992.

Parallèlement aux transformations du fleuve, les marais font également l’objet d’aménagements. Dès la fin du XVIIe siècle, d’importants travaux hydrauliques sont entrepris dans les marais des rives Nord et Sud, avec de nombreuses constructions : levées, canaux, douves, écluses, vannes. Par exemple, l’abbaye de Buzay met en place un vaste système de canaux, de vannage et d’écluses, ce qui permet de récupérer environ 1000 ha de terre pour des herbages. La partie Nord de l’estuaire a aussi été aménagée selon un système de chenaux et de vannage avec une gestion communautaire des paysans et pêcheurs. Nous avons par exemple visité l’écluse du Dareau, ouvrage essentiel à la gestion du niveaux d’eau dans les marais de Saint Étienne de Montluc et Couéron (Photographie ci-dessous).

Construite en 1820, l’écluse du Dareau possède des portes d’èbe et de flots qui permettent de faire entrer l’eau pour l’irrigation en période estivale et sortir l’eau en période de crues (Photgraphie ci-dessous).

Récemment les marais ont connu un mitage de leurs paysages et un maintien difficile de la gestion des canaux, du fait de la déprise agricole. Aussi, des associations de propriétaires (on compte une dizaine de syndicats des marais), la région et l’intercommunalité sont-ils devenus des acteurs centraux dans l’entretien et la rénovation des vannes et des canaux. Par exemple, c’est l’association syndicale des marais de Saint-Étienne et de Couëron qui gère l’entretien de 2009 ha de marais et qui a pris en charge la restauration des quatre portes busquées de l’écluse du Dareau.

Le décret du 20 mai 1955 induit également de grands aménagements régionaux pour créer une solidarité hydraulique entre les régions de marais de l’estuaire de la Loire et le marais Breton. Suite à l’abandon du canal de la Martinière pour la navigation, ce dernier prend un rôle essentiel dans le dispositif qui assure l’irrigation du marais de Machecoul et soutien l’étiage du lac de Grandlieu, lors des hautes marées de la Loire. Lorsque le niveau de la Loire est supérieur à celui du lac de Grandlieu, l’écoulement s’opère du fleuve vers le Sud par l’intermédiaire du l’intermédiaire du canal de Buzay et du Tenu.

Si toutes ces transformations ont contribué à transformer l’estuaire pour faciliter les activités économiques, en particulier industrialo-portuaires, elles n’ont pas pour autant mis un terme à sa « valeur naturelle ». Cette dernière pourrait être une valeur au des centre des aménagements actuels.

De la « dénaturation » à la création d’espaces de nature

Le nature estuarienne a été fortement altérée depuis le milieu du XVIIIe siècle, particulièrement depuis 1965 avec le choix de Nantes-Saint-Nazaire comme métropole du Grand Ouest et l’élaboration de schémas d’aménagement de la Basse Loire. Pour reprendre le terme de Barbaroux, cité par Loïc Ménanteau (2009), l’estuaire a été « dénaturé », au sens où la nature « authentique » et « sauvage » a été détruite. Cependant ces territoires dénaturés ne sont pas pour autant sans valeur écologique. Ainsi nombres d’espaces, dont la genèse où la dynamique est grandement influencée par l’homme, sont aujourd’hui revendiqués pour leurs propriétés de nature.

Le banc de Bilho est un exemple emblématique. Produit par les grandes transformations reliées à la chenalisation de la Loire dans sa section aval depuis les années 1930 et le déversement de millions de m3 de produits de dragages au début des années 1980, ce banc de sable n’en est pas moins un espace naturel d’importance environnementale majeure.

Dès 1973, le banc fut inclus dans la réserve de chasse maritime, témoignage de son importance faunistique. Depuis 1983, il fait également partie d’une Zone Naturelle d’Intérêt Écologique, Faunistique et Floristique (ZNIEFF). Bien qu’il soit situé en face du complexe industriel de Montoir, plusieurs centaines d’espèces animales et végétales y ont été dénombrées. Lui et son vis-à-vis, la dune de l’Imperlay, ont été reconnus comme des lieux essentiels de la chaîne alimentaire, abritant dans leurs vasières quantités d’invertébrés qui nourriront bars, crevettes et autres soles, ne laissant pas indifférent les différents volatiles et les membres de la Ligue de Protection des Oiseaux. Aussi, quand le projet d’implantation d’une centrale nucléaire au Pellerin puis au Carnet est annoncé dans les années 1980, une opposition forte de la population, notamment des agriculteurs et des environnementalistes, se développe-t-elle. Les associations de protection de l’environnement soulève le problème au niveau européen et dans une lettre du 16 septembre 1997, Lionel Jospin demande à EDF de renoncer au projet de centrale nucléaire du Carnet au motif de « sauvegarder ce site qui représente l’un des points forts de la richesse écologique de l’estuaire de la Loire ». Peu après, les trois sites - vasières de Donges-Est, vasières de Méan et le banc de Bilho - sont intégrés dans la Zone de Protection Spéciale (ZPS) de l’estuaire de la Loire, couvrant désormais 18950 hectares. Cet exemple illustre l’importance non pas de la naturalité de l’estuaire, mais de la valeur écologique, symbolique et politique, de l’estuaire. Produite par les aménagements successifs, la « nature » semble être un moteur important des aménagements (ou non aménagements) actuels.

Un autre exemple est celui du canal de la Martinière et des îles de Loire qui le jouxtent (îles du petit carnet, îles de la Maréchale, Belle-Iles, îles Sardines et l’île du Massereau), qui sont le produit des aménagements de la Loire et des multiples activités qui s’y tiennent. La partie sud y a été transformée par l’agriculture et la mise en place de canaux depuis le XVIIe. Une grande surface de la partie est, nouvellement accessible, a été colonisée par l’agriculture. Pour la partie nord-ouest, la réserve naturelle du Massereau a été créée en 1973 et s’est vue ajouter le Migron en 2008. Étendue sur quelques 700 ha, elle est reconnue comme une Réserve de Chasse et de Faune Sauvage par le Décret du 23 septembre 1991. Elle est intégrée au réseau européen Natura 2000. Alors que cette zone est le produit d’aménagement hydrauliques, située face à la centrale thermique de Cordemais, et qu’elle est un lieu d’élevage extensif, l’ensemble est reconnu comme une ZNIEFF depuis le début des années 80. Les pratiques agricoles de fertilisation, de fauche et de pâture y sont encadrées depuis 1989 par des mesures agro-environementales de plus en plus exigeantes. Ainsi, des aides économiques sont misent en place pour orienter les pratiques agricoles dans le sens d’une préservation de l’environnement.

Le constat que des agriculteurs préfèrent ne pas classer certaines parcelles particulièrement bonnes pour la fauchen afin de pouvoir utiliser des engrais azotés pour augmenter les rendements de paille, laisserait penser que les pratiques écologiques ne sont peut-être que des calculs économiques contingents (Pourinet et al., 2009). Cependant de nombreuses mobilisations au sein de l’estuaire, au nom de l’environnement, laissent penser que l’attachement à la valeur naturelle est profonde. Ainsi le projet d’extension du port autonome de Nantes-Saint Nazaire sur Donges Est, inscrit au contrat du plan État-Région Bretagne 2000-2006, a rencontré une vive opposition avant d’être abandonné en juin 2009, peu avant l’annonce du lancement d’une étude pour la création d’un Réserve Naturelle Nationale à l’échelle de l’estuaire de la Loire.

L’estuaire de la Loire est donc un espace paradoxal : fortement transformé, notamment pour des activités industrielles, il est en même temps valorisé pour sa dimension « naturelle », alors même que cette « nature » est très largement anthropique. Si la diversité des activités coexiste dans l’estuaire, en partie par une superposition de zonages et une disjonction des fonctions, la multiplicité d’oppositions à divers projets qui ont conduit à leur abandon (eg. extension de Donges-Est, centrale du Carnet) montre qu’il s’agit d’un espace conflictuel, convoité par des acteurs aux aspirations divergentes. Nous proposons donc dans un deuxième temps d’interroger l’appropriation du territoire de l’estuaire à partir de notre visite de terrain.