École normale supérieure
À propos du Département Les Enseignements La Recherche Les Travaux des Eleves Cartographie Ressources

Séance du 28 mars

Carnets de voyage, objets de recherches historiques en sciences de l’homme et en arts : patrimoine, ethnographie, altérité, géographie culturelle, illustration de l’ailleurs

Pascale Argod

 

Les fonds anciens de carnets de voyage (voir corpus) sont des sources d’étude pour les sciences de l’homme, notamment sur l’épistémologie de la géographie et de l’ethnologie – anthropologie, mais aussi pour la génétique des arts visuels. De l’œuvre picturale à l’inventaire du patrimoine, de l’illustration de l’Ailleurs à l’ethnographie et à la géographie culturelle un corpus de carnets de voyage - souvent considérés comme « carnets de recherches »- pourrait être l’objet d’un mémoire de Master.
 
En effet, le relevé dessiné puis aquarellé au service de la science a été aux prémisses de la naissance des sciences de l’homme portée par les Grandes découvertes dans un soucis d’inventaire des « Terrae incognitae ». Au milieu du XVIIIe siècle, la sensibilité romantique éveille à l’esthétique du pittoresque qui trouve son épanouissement à travers l’aquarelle anglaise. Cette technique, adaptée au voyage, au dessin topographique et au détail architectural, favorise ainsi l’invention du paysage par les aquarellistes anglais grands voyageurs. Les écrivains-voyageurs, avec le « Grand Tour », ouvrent la voie à la quête de l’Orientalisme qui attire les artistes et notamment les Peintres de la Marine. Les dessinateurs utilisent le carnet de relevé dessiné dans les missions archéologiques, et les photographes tendent peu à peu à remplacer ces derniers pour l’inventaire du patrimoine. Dans la vogue de l’Orientalisme, le carnet du peintre Delacroix, Album d’Espagne et d’Afrique du Nord, est un hymne à la découverte ethnographique. Il inspire ainsi Gauguin dans sa quête d’un nouveau topos, la Polynésie, qui engendre l’essai illustré « Noa Noa », œuvre féconde du primitivisme où convergent l’art et l’ethnographie. La vogue pour le japonisme aurait pour origine un carnet de voyage célèbre, celui de Félix Régamey et de Emile Guimet à propos de leur voyage au Japon. Ainsi dans quelle mesure ces carnets de voyage de la quête de l’orientalisme oscillent-ils entre exotisme, ethnographie et œuvre d’art ?
Compte-rendu illustré, scientifique et technique des expéditions scientifiques du XIXe siècle ou des voyages d’exploration de la Société de géographie ou de la Société des explorateurs français, le carnet de voyage offre un regard ethnographique en relation avec la naissance de l’ethnologie - anthropologie. Le XIXe siècle marque aussi la naissance du « livre imagé » sur le voyage qui permet de « voir » l’ailleurs grâce à l’art de l’illustration ou du « pittoresque », au reportage géographique et anthropologique illustré et à l’utilisation de l’illustration propre à vulgariser le monde. L’art de l’illustration, en plein essor en 1830, y contribue : il a pour but d’« éclairer le texte », comme le montrent Edouard Charton et Charles Nodier dans leurs publications « pittoresques » (1780-1844). En 1840,l’illustration est retravaillée, d’après le réel photographié à l’aide de l’appareil photographique, considéré comme un « laboratoire de voyage ». Le reportage d’images prend naissance avec la guerre de Crimée (1853-1856) pour laquelle le dessinateur Constantin Guys devient reporter de guerre à la quête de « la force des images ». Aussi, au tournant historique des arts graphiques, nous pouvons nous demander en quoi le carnet de voyage oscille entre le « voyage pittoresque » et « la force des images ». Le livre de géographie sur les voyages et l’image pédagogique de vulgarisation du lointain annonce les prémisses de l’album de voyage et la diversité éditoriale dont le carnet de voyage se fait l’héritier : l’album d’estampes qui narre une histoire en images, le guide de voyage et la carte postale qui jouent sur l’image touristique et l’album photographique qui propose une vision ethnographique « Autour du monde » (Albert Kahn).
 
 
Déterminer un corpus de fonds anciens de carnets de voyage : des pistes de recherches
 
Certains carnets de voyage historiques cités sont inventoriés par le département des Manuscrits occidentaux et de La réserve des livres rares de la BNF, Bibliothèque nationale de France, dénommé Des incunables aux livres d’artiste. Les manuscrits sont conservés dans le fonds de différents musées - Muséum d’Histoire naturelle, Musée de l’Homme ou Musée du Quai Branly, Musée Guimet, Musée de la Marine (Archives de la Marine), Musée d’Histoire contemporaine, la BPI du Centre Georges Pompidou, le Musée d’Orsay, Musée du Louvre Département Arts graphiques), entre autres– mais aussi au sein d’instituts universitaires –INHA ou l’Institut national d’histoire de l’art, l’ENSBA ou l’Ecole nationale des Beaux-arts de Paris, le BRGM en géologie, les instituts d’ethnographie ou d’anthropologie, la Maison de l’Orient et de la Méditerranée, entre autres– de bibliothèques spécialisées –Bibliothèque du tourisme et des voyages du Trocadéro (fonds du Touring Club de France)ou encore à l’Institut de France– et des sociétés savantes comme la Société de géographie.
Certains sont référencés par les bases du ministère de la culture, comme MEMOIRE notamment ou par celles de l’enseignement supérieur, comme CALAMES sur les manuscrits. Des archives d’artistes, privées, peuvent être précieuses comme BORA, Base d’Orientation et de Recherche dans les Archives nationales, et comme le Guide des archives d’artistes en ligne de lINHA, Institut national de l’histoire de l’art. En ce qui concerne le fonds documentaire du département de la bibliothèque et de la documentation des collections Jacques Doucet de l’INHA, la Base « Cat’zarts » des collections et le Guide des archives d’artistes en ligne m’ont été d’une aide fructueuse. De plus, la bibliothèque numérique Gallica de la BNF, Bibliothèque nationale de France, offre des dossiers thématiques en ligne sur l’histoire des explorations et des voyages et des expositions virtuelles sur les différents domaines du livre, des arts et de la culture. De nombreux originaux ont été numérisés et sont accessibles grâce au portail du ministère de la culture, intitulé « Patrimoine numérique : catalogue des collections numérisées ».
De plus, le programme VIATICA de 2004-2008 du Centre de recherche sur la littérature des voyages, CRLV de Paris - Sorbonne, a pour vocation de répertorier des sources documentaires méconnues, dans la catégorie des documents iconographiques ou des « illustrations viatiques » sur le thème « Littérature de voyage et iconographie : histoire et géographie des représentations viatiques des territoires : des premiers textes imprimés au début du XIXe siècle ».