Revalorisation des berges

II. Du rejet à la revalorisation : quand « créer du lien avec le fleuve » se conjugue au pluriel

2. Une revalorisation des berges contrainte et soumise à des incertitudes

 
La revalorisation des berges, qu’elle soit à visée environnementale, récréative ou économique, se heurte toutefois à certaines contraintes naturelles, politiques ou économiques. Même si le discours à l’égard du fleuve a changé depuis la fin des années 1990 il n’en reste pas moins que le risque d’inondation à Alfortville est toujours présent. Les scientifiques s’accordent en effet sur la probabilité de la réalisation d’une nouvelle crue similaire à celle de 1910 ce qui nécessite le maintien de certains aménagements préventifs des berges. L’érosion provoquée par le fleuve entraine également dans le creux du méandre au sud d’Alfortville ou au nord du quai Blanqui une étroitesse du matériau naturel. La faible densité de la végétation à ces endroits et la bétonisation des berges rend difficile leur mise en valeur pour des fonctions récréatives ou même d’agrément du cadre de vie. Les principaux efforts de revalorisation doivent donc se concentrer ailleurs, notamment autour du Port à l’Anglais, où la profondeur de la berge et l’épaisseur du matériau naturel se prêtent davantage à une remise en valeur environnementale ou récréative.
Le grand nombre des acteurs intervenant dans la gestion des berges et la multiplicité des projets constituent une contrainte d’ordre politique à la revalorisation des berges. En effet, plusieurs acteurs institutionnels se partagent la gestion des berges ce qui rend leur aménagement complexe : la gestion des abords immédiats du fleuve jusqu’au parapet en béton incombe à VNF[1] tandis que celle de la route départementale le long de la Seine revient au Conseil Général (à la différence de la route communale longeant la Marne quai d’Alfortville). A une échelle à la fois locale et régionale, l’EPA ORSA[2] intervient dans la gestion des espaces situés en bord de Seine dans le cadre d’opérations de dynamisation du sud-est parisien et représente le seul organisme public français disposant d’un droit d’action sur le site de Chinagora. La multiplicité des acteurs et des échelles de décision rend difficile un aménagement coordonné et cohérent des berges. Par exemple, le projet d’une promenade aménagée en bord de Seine, en contrebas du quai Blanqui, s’inscrit dans les initiatives de revalorisation des berges tant du Conseil Général que de la commune d’Alfortville mais nécessite, pour être réalisée, l’accord de VNF.
Enfin, des contraintes économiques spécifiques à la commune d’Alfortville peuvent nécessiter un arbitrage, en termes de priorité de financement notamment, entre revalorisation des berges et développement économique et social. En effet, si l’on compare Alfortville avec six communes voisines du Val de Marne, on peut constater qu’elle se situe dans la moyenne inférieure pour certains indicateurs économiques stratégiques comme le taux de chômage ou les impôts moyens des revenus fiscaux imposés (Figures 7 et 8). La question se pose alors d’une compatibilité possible entre ambitions environnementales (s’inscrivant notamment dans un projet d’attraction de classes sociales favorisées en bord de Seine) et réduction des inégalités socio-économiques au sein de la commune. La définition des objectifs économiques prioritaires semble ainsi devoir passer par un arbitrage entre, d’une part, la revalorisation du cadre de vie des berges de Seine permettant de capitaliser l’atout situationnel et de jouer sur la tendance du « retour au vert » pour attirer une population plus aisée et, d’autre part, l’amélioration des indicateurs socio-économiques inférieurs à la moyenne départementale. On peut suggérer d’ailleurs, en toute hypothèse, que ces deux objectifs pourraient être en partie conciliables, l’arrivée de catégories sociales favorisées permettant peut-être de relever, du moins en partie, certains des indicateurs économiques de la commune. Toutefois, dans ce cas de figure, la question du creusement des inégalités au sein de la population alfortvillaise, entre gentrification et relégation, mériterait d’être posée. 
Figure 7 : Impôt moyen des foyers fiscaux imposés à Alfortville et dans 6 communes voisines en 2007.
 
Figure 8 : Taux de chômage à Alfortville et dans 6 communes voisines en 2007.
 
Au poids de ces différentes contraintes sur les initiatives de revalorisation des berges à Alfortville s’ajoute une incertitude concernant l’avenir du site de Chinagora. Alors que les autorités chinoises et la société Nouveau Monde qui a racheté le complexe en 2003 et que l’EPA ORSA, qui représente la seule autorité française disposant d’un droit d’action sur ce site, n’ont pas encore pris de mesure pour sa revalorisation, les aménageurs communaux doivent à l’heure actuelle adapter leurs stratégies d’aménagement des berges autour du site de la confluence. La réalisation de liaisons douces reliant les berges de la Seine aux berges de la Marne en contournant Chinagora par l’intérieur de la commune est ainsi en cours de projet.
 
 
Il apparait ainsi que, selon les acteurs, l’idée partagée de « créer du lien avec le fleuve » recouvre bien des acceptions différentes soulevant des problèmes d’ordre naturel, politique ou économique. Il convient toutefois de décrypter le discours nouveau de revalorisation du rapport au fleuve. En effet, en une dizaine d’années, Alfortville et les différents acteurs intervenant dans l’aménagement ou la gestion des berges ont développé un discours nouveau revalorisant le lien à la Seine (et à la Marne, dans une moindre mesure). Quelles sont les dynamiques à l’origine de ce changement de conception du lien au fleuve à Alfortville ? En quoi le(s) discours concernant la revalorisation des berges de Seine et Marne renvoient-t-ils à de nouvelles normes sociales, véhiculées par les catégories sociales aisées, en matière d’environnement ? L’arrivée d’une nouvelle catégorie de population à Alfortville, originaire de Paris, jeune et relativement aisée, parallèlement à l’émergence de ce nouveau rapport à la Seine peut soulever enfin la question d’une gentrification des berges de Seine alfortvillaises.
 


[1] VNF : Voies Navigables de France
[2] EPA ORSA : Etablissement Public d’Aménagement Orly-Rungis-Seine Amont