Résilience urbaine : les actes du séminaire

L’anniversaire des attentats du 11 septembre 2001 nous rappelle chaque année le défi des catastrophes urbaines dans une ère mondialisée. La récurrence récente des grandes catastrophes (cyclone Katrina à la Nouvelle Orléans en 2005, séisme de Port au Prince en 2010, tsunami au Japon en 2011 provoquant la catastrophe nucléaire de Fukujima …), leur coût de plus en plus élevé, les effets en chaîne qu’elles provoquent de plus en plus souvent, posent, avec le défi du changement climatique, en de nouveaux termes la question de la réaction des villes face aux catastrophes. (cliquer sur l’image).

L’émergence de la résilience

Après avoir été pensée comme un problème métaphysique (la punition divine) puis philosophique (comme l’illustre la polémique opposant Rousseau à Voltaire à propos du tremblement de terre de Lisbonne en 1755), elle est de plus en plus présentée en termes de résilience. Très largement utilisé aux États-Unis (Vale et Campanella, 2005), omniprésent au sein des organisations internationales, le concept de résilience, que l’on peut définir a minima comme la capacité d’un système à récupérer après une forte perturbation, tend à se diffuser depuis la fin des années 2000 en France, aussi bien dans le monde académique que dans le champ opérationnel.

D’abord cantonnée à la physique des matériaux, à l’écologie et à la psychologie, la résilience est aujourd’hui mobilisée dans les cindyniques, sciences qui traitent des risques et des catastrophes, et tend à supplanter le concept de vulnérabilité. S’agit-il d’une réponse aux menaces qui pèsent sur les villes du monde, ou d’une illusion ? Si la résilience contribue à renouveler l’approche du risque, elle est tantôt utilisée comme un slogan de marketing urbain et un mot d’ordre mobilisateur, tantôt comme un nouveau concept scientifique. Il est essentiel de ne pas confondre ces deux niveaux.

Un tournant paradigmatique ?

La résilience représente indéniablement un tournant dans l’appréhension des risques : rompant avec l’idée de risque zéro, elle marque une sortie du paradigme techniciste. Ce dernier, qui fonde depuis près de deux siècles la gestion des risques, repose sur l’idée qu’il est possible d’éradiquer les processus dommageables (aléa) ou, à défaut, d’ériger des barrières permettant d’empêcher tout endommagent.

Parler de résilience suppose au contraire de focaliser sur la récupération après des perturbations, ce qui suppose que le choc ait eu lieu et qu’il ait provoqué des perturbations.

La résilience présente également l’avantage de rompre avec deux options extrêmes qui présidaient aux choix de reconstruction : la table rase ou le retour au statu quo ante. La résilience renvoie d’avantage à une adaptation combinant une part de retour à l’identique et une part de changement.

La résilience à l’épreuve de son succès

La résilience offre ainsi un indéniable potentiel heuristique pour les chercheurs et pour les décideurs, mais la définition précise de la résilience soulève des difficultés théoriques importantes et non tranchées, en particulier la définition des relations qu’elle entretient à la vulnérabilité. Ce terme fortement polysémique demande à être défini de façon rigoureuse lorsque l’on souhaite l’utiliser. La caractérisation d’une trajectoire comme résiliente pose de nombreux problèmes théoriques et méthodologiques, en particulier :

  • où fixer la limite entre résilience et non-résilience (c’est-à dire disparition de la ville ou bifurcation) au sein du continuum qui va du maintien à l’identique à la transformation totale, et quel(s) type(s) de résilience (logistique, urbanistique, fonctionnelle, symbolique...), à quelles échelles, spatiales et temporelles, considérer ?  ?
  • toute résilience, processus qui pourrait pérenniser des structures génératrices de catastrophes, est-elle souhaitable ? Ainsi, le bidonville, qui se redéploie particulièrement vite après une perturbation, constitue la forme urbaine la plus résiliente... A la Nouvelle Orléans, ce sont les dysfonctionnements urbains qui se révèlent les plus « résilients » après Katrina…

La résilience comme discours : politiser la résilience

Cependant, la résilience comme discours, doit être clairement distinguée de la résilience comme concept voire comme paradigme opérationnel. Le terme de résilience est en effet mobilisé par un certain nombre d’acteurs à des fins diverses, avec un fort contenu politique et idéologique. Horizon radieux, la résilience peut aussi être instrumentalisée pour stigmatiser les non résilients. Dans un contexte de désengagement de l’État, elle appelle en effet chacun à réagir (seul) face à la catastrophe. Elle peut à ce titre devenir une injonction, et in fine justifier la loi du plus fort.

Aussi importe-t-il de politiser la résilience, mot d’ordre en apparence consensuel, en mettant en évidence les enjeux de pouvoir qui lui sont associés. Les questions « qui dit la résilience ? » et « à qui profite la soi-disant résilience ? » conduisent à déconstruire toute objectivité de la notion : il n’existe pas une résilience mais différents choix politiques face aux catastrophes, qui mobilisent des conceptions antagonistes de la normalité urbaine à retrouver et de la justice socio-spatiale à promouvoir.

Un livre bilan : Résiliences urbaines, les villes face aux catastrophes

Afin d’illustrer ces différents aspects de la résilience, les responsables du séminaire ont regroupé plusieurs contributions qui sont autant d’études de cas permettant d’éclairer tel ou tel point évoqué plus haut. Ces contributions sont regroupées dans un ouvrage (cliquer sur l’image) disponible en version papier et en ebook.

  1. Penser La Résilience Urbaine, Géraldine Djament-Tran, Serge Lhomme, avec la collaboration de Magali Reghezza-Zitt et de Samuel Rufat
  2. Pompéi et Herculanum, observatoires privilégiés de résiliences urbaines inachevées ?, Nicolas Monteix
  3. Rome, la « Ville Éternelle » est-elle une ville résiliente ?résilience symbolique, légitimation politique,reproduction sociale, Géraldine Djament-Tran
  4. La résilience des espaces du pouvoir et de leur structure : l’exemple de Berlin après la réunification allemande, Antoine Laporte
  5. Conserver les ruines en ville pour améliorer la résilience ?, Antoine Le Blanc
  6. Échelles et temporalités : la résilience de Phnom Penh, ville fluviale endiguée, Céline Pierdet
  7. Existe-t-il une « mauvaise » résilience ? Samuel Rufat
  8. Résiliences contradictoires et résilience toxique dans la Nouvelle-Orléans post Katrina, Julie Hernandez
  9. Renouvellement urbain et développement durable de l’Est londonien : vers la mise en place de territoires résilients au risque d’inondation ? Stéphanie Beucher
  10. La résilience comme nouvelle stratégie de gestion du risque. La métropole francilienne face à la grande crue, Magali Reghezza Zitt
  11. Penser la résilience urbaine dans un contexte de risques, Serge Lhomme
     

 L’ouvrage est publié aux éditions du manuscrit. Il est disponible à l’adresse suivante : ici.

Géraldine Djament et Antoine Le Blanc