Repport de la discontinuité

II- Un effacement incomplet et un report des discontinuités

c. Le report de la discontinuité vers le deuxième rang d’urbanisation 
Les opérations en front de Seine ne parviennent pas réellement à « reconquérir le front d’eau », mais à faire de la première bande de bâti un espace à forte valeur foncière et immobilière qui rejaillit sur l’image de la ville. En effet, Issy-les-Moulineaux est en pleine reconversion : commune de la petite couronne de banlieue occidentale de Paris, elle achève aujourd’hui de perdre son caractère industriel et militaire – caractéristique de la situation de marge de la commune – et de devenir une partie intégrante de l’ouest dynamique de Paris. À ce titre, les services de l’urbanisme mobilisent le thème de la Seine comme facteur d’attractivité : c’est le long du fleuve, sur les friches industrielles que sont faites les promotions immobilières principales.
En effet, le caractère récent et luxueux des bâtiments construits en front de Seine contraste avec un habitat ancien, historiquement un habitat ouvrier à proximité des industries, qui est plus dégradé. Cela aboutit à un report de la rupture entre le premier rang d’urbanisation, en front d’eau, et le second rang. Pour évaluer de manière satisfaisante et systématique cette rupture, il faudrait une analyse fine des prix du foncier par exemple, ou des caractéristiques sociales de la population qui y habite, ce qui supposerait de travailler à l’échelle de l’îlot, voire du bâtiment. 
La composition socio-spatiale des ZAC a montré en effet qu’il fallait se placer à des échelles extrêmement fines pour percevoir les éléments de discontinuité qui caractérisent des projets pourtant présentés uniformément.
 

Conclusion : 

À Issy-les-Moulineaux, les opérations d’urbanisme actuellement en cours sont présentées par les acteurs de l’aménagement, qu’ils soient agents de la ville ou promoteurs, comme des opérations visant à « reconquérir les berges de la Seine ». Elles mettent particulièrement l’accent sur la « durabilité » et le rapport à la « nature », une nature idéalisée dont la Seine serait la représentante. Cette vision environnementale s’accompagne d’une dimension sociale caractéristique des principes actuels de l’urbanisme en France. Néanmoins, les deux éléments doivent être nuancés à une échelle très fine. En effet, le discours unanimiste sur la reconquête des fronts d’eau ne prend que très peu en compte la réalité de l’accès physique et visuel au fleuve, ainsi que le caractère sélectifs socialement et économiquement de cet accès. L’idée de reconquête telle qu’elle est employée par les urbanistes doit donc être nuancée, de même que celle d’effacement des discontinuités, qui reste très incomplet. En effet, ces processus se traduisent par une valorisation des espaces à l’usage de certaines catégories aisées de la population, mais la valorisation ainsi produite ne peut être accessible à tous. À la rupture physique que l’urbanisme a du mal à effacer parce que l’évolution de la morphologie urbaine se fait sur le temps long, selon des rythmes différents qui se combinent, il faut ajouter les ruptures recréées à très grande échelle, entre les rangs d’urbanisation, voire à l’intérieur même des îlots, et sur un plan économique et social.