Quelles représentations pour la nature en ville ?

 A. "La nature effacée" : de la ville moderniste à la rénovation urbaine

Si la nature et les espaces auxquels elle est associée constituent aujourd’hui un volet important des politiques d’aménagement et des discours du Grand Lyon, leur présence n’en reste pas moins remise en cause dans certains espaces de la ville.

Le projet urbain “minéral” de la Part-Dieu

Le quartier de la Part-Dieu, dédié aux activités tertiaires, est un exemple paradigmatique de l’urbanisme des années 1960 et 1970. Typique de l’urbanisme sur dalle qui vise à séparer flux motorisés et cheminements piétons, ce quartier est construit entre 1967 et 1972, la gare SNCF du même nom étant inaugurée en 1983. Il constitue aujourd’hui le second centre d’affaires de France, derrière La Défense, et abrite un important centre commercial. Or, dans ce quartier emblématique de la ville de Lyon, force est de constater la quasi-absence de « nature » urbaine : ce caractère très minéral peut être analysé comme une expression de l’idée dominante à l’époque de la réalisation du quartier, selon laquelle l’accès au progrès et à la modernité serait indissociable d’un affranchissement vis-à-vis de la nature. Alors que les principes d’aménagement ont aujourd’hui considérablement évolué, allant jusqu’à reconnaître à la nature un rôle central dans les orientations actuelles, ce parti pris de minéralité semble pour l’instant ne pas être remis en cause à la Part-Dieu. Cette remise en question de la présence de la nature en ville peut également s’analyser à une échelle plus fine au sein même des quartiers, comme l’illustre le cas des jardins éphémères de Villeurbanne.

Le devenir des jardins éphémères de Villeurbanne

Dans le cadre du label « À nous la belle ville » lancé en 2001 à Villeurbanne, certains espaces « délaissés pour un temps » dans plusieurs quartiers font l’objet d’une réappropriation et d’une mise en nature censées leur redonner une visibilité et une fonction au sein de l’espace urbain : « De petites surfaces anodines deviennent des tableaux à regarder, des surprises pour les piétons, des espaces pédagogiques pour les enfants. » (Viva Découverte n°3, mai 2009) Ces jardins éphémères, explicitement conçus comme un aménagement temporaire pour des interstices urbains en période de transition, ont vocation à disparaître lors de la mise en œuvre de la rénovation urbaine du quartier. Or ils se voient appropriés par une partie de la population qui entend pérenniser cet usage et conteste la légitimité des projets d’aménagement prévus pour ces espaces . Dès lors se pose la question du rôle de la nature dans la cohésion des espaces de vie des habitants et de son utilisation par les politiques d’aménagement : ces résistances micro-locales montrent que ces jardins éphémères, loin d’être envisagés comme tels, représentent au contraire des espaces de sociabilité et de construction d’une identité de quartier pour une partie des habitants. Ce constat étant fait, le concept même de jardins éphémères ne reviendrait-il pas à instrumentaliser l’idée de nature urbaine en réalisant une opération de communication « verte » sans assumer la pérennisation d’un dispositif approprié par les habitants ?

B. La nature rêvée, au service du vivre-ensemble

La “nature”, si elle peut être utile de façon concrète dans la vie et l’aménagement urbains (par l’ombre et la fraîcheur apportées par les arbres par exemple), se voit néanmoins recherchée également et de plus en plus pour d’autres propriétés qui lui sont attribuées par le biais de représentations.
Un ensemble de conceptions positives associées à la nature et à la campagne, conduisent en effet à essayer de les ramener paradoxalement au coeur des villes. Il faut néanmoins noter que ces préoccupations ainsi que l’accès à cette “nature urbaine” sont souvent, malgré les volontés et les discours, socialement différenciés. La nature, reconstruite en ville, permettrait ainsi d’en faire un espace plus “sain”, dans un contexte de prise en compte croissante des pollutions (de l’air, mais aussi visuelles, sonores…), et éventuellement d’y faire renaître un “vivre ensemble”, recherché par les aménageurs contemporains.

L’importation d’une nature idéalisée

Ménager des espaces pour la nature en ville devient un instrument à part entière permettant par le biais métaphorique, mais aussi directement, de recréer une communauté, un « vivre-ensemble », que la « ville » aurait fait disparaître, par l’anonymisation et la privatisation des espaces. La mise en place d’une AMAP à la Maison de la Confluence est par exemple singulière en ce que la distribution est localisée au beau milieu de la zone non encore construite, dans la friche de l’ancien marché de gros (Fig. 3). Néanmoins elle semble annoncer la constitution prochaine dans ce nouveau quartier d’une communauté de voisinage, autour de la renaissance d’une certaine forme de proximité et de partage, mais aussi d’attention au caractère sain de l’environnement et de la nourriture.

Fig. 3 : L’AMAP de la Maison de la Confluence. Salomé Dehaut, 2013.

Cette idéalisation de la nature et sa mise en application dans les projets d’aménagement urbains s’est d’ailleurs illustrée dans certains des îlots des phases déjà réalisées de la Confluence. Le terme même de “partage” est utilisé pour désigner ces jardins aménagés au coeur des îlots et invitant les différents habitants à contribuer ensemble à leur construction. Ils comprennent en effet des bacs de terre invitant aux plantations, ainsi que des cabanes pour les oiseaux, à gérer en commun. Le tout est néanmoins soumis au respect et au bon soin de tous envers ce nouvel espace partagé, ce qui de toute évidence n’est pas toujours le cas : nous avons trouvé des plants abandonnés et des cabanes abîmées. Les réalisations ne sont donc pas toujours à la hauteur des idéaux et des projets avancés. Il convient toutefois de souligner les relatives réussites, comme celle de la partie sud des Rives de Saône, en partie revégétalisées et agrémentées de “jardins aquatiques”, et désormais élevées au rang de “nouvel espace public” (site de la Maison de la Confluence) où se croisent familles, sportifs et groupes d’amis.

Une nature importée dans les zones de relégation
La nature devient donc un instrument à part entière de construction d’un vivre-ensemble, et en ce sens est de plus en plus utilisée dans les quartiers planifiés, qu’ils soient d’habitat social ou non, afin de contrer l’atomisation des cadres de vie. Dans une visée similaire mais une perspective différente, puisqu’il a été pensé par un artiste, Thierry Boutonnier, avec la MJC Laënnec-Mermoz, le projet de pépinière urbaine “Prenez Racines” contribue en ce sens à la mise en lumière d’un vivre-ensemble (et non pas nécessairement à sa création ex nihilo), entre habitants mais aussi entre générations. Plus largement, la promotion de la nature en ville se prête à la mise en place de politiques participatives (comme celle des “Arbres de la Solidarité” à la Part-Dieu). Mais dans les quartiers dits sensibles ou de logements sociaux, de telles actions sont censées compenser a posteriori un faible équipement en nature de ces quartiers lors de leur construction. Il y a donc une croyance très optimiste en la faculté de la nature à effacer un manque passé et surtout à “recréer” (ce qui suppose qu’il n’existait pas auparavant) un vivre-ensemble. La nature est donc à la fois idéalisée et instrumentalisée, ce qui pose la question des enjeux de pouvoir et de domination dans laquelle son “écriture” est prise.

C. La nature libérée

Les modalités d’implantation de la nature au cœur des cités sont aujourd’hui repensées. Il faut s’éloigner d’une nature planifiée, ordonnée pour tendre à une nature plus libre. Trois espaces dans Lyon illustrent cette volonté d’une nature libre : les rives de la Saône où art et nature se côtoient, la Plaine Africaine de la Tête d’Or et le jardin de l’ENS.

Les rives de Saône : laisser la nature se révéler

Le projet Rives de Saône, après les Berges du Rhône, participe à la reconquête des fleuves voulue par le Grand Lyon. Un des buts de ce projet est de réintroduire la nature en ville en s’appuyant sur trois objectifs principaux : alors que tous les espaces concernés par le projet Rives de Saône sont en zone inondable, il s’agit de renforcer les rives et la végétation présente, de permettre le développement de la faune et de la flore et de revégétaliser les rives qui se trouvent dans les lieux les plus urbanisés. L’idée est de créer plusieurs promenades sur ces rives en alliant nature et art : la promenade des guinguettes de Rochetaillé-sur-Saône et « Beautiful Steps #7 », œuvre artistique conduisant à un belvédère, la promenade de Fontaines-sur-Saône et la « Sucrerie » décrite comme « une curieuse forêt de roseaux [qui] percera la surface de l’eau ; à y regarder de plus près, le promeneur s’apercevra qu’il s’agit de cheminées d’usines miniatures », etc. Sur les rives de la Saône, entourant diverses créations artistiques, la nature doit donc se révéler au spectateur, ne pas être le simple lieu d’une promenade mais le véritable écrin d’une déambulation.

La Tête d’or : une nature sans enclos ?

Le Parc de la Tête d’Or est l’un des plus grands parcs urbains de France. Il s’étend sur 105 hectares et comprend différents lieux : un lac, un jardin zoologique, un jardin botanique, des roseraies, des serres, etc. Le jardin zoologique, qui n’était au départ qu’une ferme pédagogique, a connu d’importantes restructurations : créé en 1858, il accueille des animaux sauvages et exotiques dès 1870, en 2006 est créée la Plaine Africaine. « A l’image de ce qu’un zoo doit être aujourd’hui » , la Plaine Africaine héberge plus d’une centaine d’animaux dans un espace de 2,5 hectares. L’idée est de recréer une savane africaine, une forêt tropicale et une zone humide. La Plaine Africaine est un lieu sans enclos ou presque. A l’intérieur de son périmètre, les animaux évoluent librement, les visiteurs prennent place derrière les barrières qui délimitent la Plaine et peuvent, grâce à de nombreux points d’observations, voir vivre les animaux. Ce zoo libre répond à l’objectif d’épanouissement des animaux mais aussi à la volonté pédagogique du parc qui souhaite sensibiliser le public à ces espèces et à leurs milieux.

Le jardin en mouvement de l’ENS
Le jardin de l’ENS de Lyon, conçu par Gilles Clément et Guillaume Geoffroy-Dechaume, illustre une volonté d’accueillir les « délaissés » (comme les herbes folles) et les « intrus » (les plantes qui « se sont invitées »), sous les concepts de « tiers-paysage » et de « jardin en mouvement » (Fig. 4).
Ce jardin a été conçu selon des objectifs précis, la revalorisation de la diversité et la cohabitation entre les espèces animales, végétales et les utilisateurs, et des principes développés par Gilles Clément dans son ouvrage Le Jardin en Mouvement (Paris, Pandora, 1991). Il est composé de plusieurs jardins philosophiques entourant une étendue d’herbe, seul espace qui offre une perspective, le Boulingrin. Le concept de « jardin en mouvement » implique une nouvelle façon de jardiner mais aussi une nouvelle vision de la nature. Le jardinier doit jardiner le moins possible et laisser la nature faire son œuvre seule : il s’agit de « faire le plus possible avec et le moins possible contre ». De façon concrète l’idée est de laisser les espèces se déplacer librement dans le jardin, de ne pas freiner la progression de telle ou telle espèce au sein du jardin. Ainsi le jardin des couleurs composée de haies qui quadrillent des carrés plantés de fleurs n’offrent plus le même visage qu’à leur création : les fleurs sont passées d’un carré à un autre, se mélangeant les unes aux autres et mêlant leurs couleurs, critique métaphorique fleurie des classements rigides de l’administration. Le travail du jardinier n’est plus de gérer et d’aménager la nature pour qu’elle corresponde aux attentes des visiteurs du jardin mais de veiller à l’évolution de ce jardin en mouvement sans ingérence.

Fig. 4 : Le jardin en mouvement de l’ENS. Salomé Dehaut, 2013.

 

Conclusion

Au cours de ce compte-rendu, nous avons tenté de faire état de nos réflexions sur la place et l’usage de la nature dans la ville à Lyon. Nous avons considéré cette “nature” tour à tour comme une entité en soi (I), comme un objet de l’action publique (II) et comme le support de représentations individuelles ou collectives (III). Un simple compte-rendu ne saurait embrasser toutes les dimensions de l’objet d’étude, mais on peut souligner quelques points que nous avons avancés : Lyon s’est construit au sein d’un site marqué par la présence de l’eau, tant en tant que ressource que risque. Dans le cadre du développement des trames vertes et bleues et d’une politique agricole locale, elle est une ville aux aménités végétalisées qui tente de participer à la défense des terres agricoles. Elle est habitée par des animaux constitutifs de son écosystème urbain mais héberge également une animalité plus mise en spectacle. Cette nature multidimensionnelle que nous évoquons a été mise depuis quelques décennies au service du développement économique de la ville par son pouvoir politique, qui a développé une rhétorique évolutive à son endroit. Actuellement, les éco-quartiers, présentés comme les fers de lance de la fabrique d’une ville durable, n’échappent pas à des contradictions dans leur intégration d’une certaine nature urbaine. Ils constituent ainsi un exemple du différentiel d’accessibilité aux aménités naturelles entre groupes sociaux, qu’on retrouve dans certaines initiatives d’intégration du végétal dans des quartiers défavorisés. Si la nature semble avoir sa place désormais au sein des politiques urbaines, il n’en a pas toujours été / n’en est parfois toujours pas le cas. Mais cette nature urbaine effacée ou oubliée a pu retrouver un intérêt certain pour des citadins en étant réinterprétée de manière plus sensible.