Présentation

Si les traces de glaciations anciennes encore visibles aujourd’hui sur les flancs de la montagne vosgienne peuvent paraître surprenantes pour tout un chacun, c’est que l’on peine à imaginer que les Vosges aient pu porter des glaciers. En effet, moyenne montagne tempérée, culminant à 1424m, les Vosges n’ont rien des élancements majestueux des cimes alpines.

Et pourtant, l’ « exception vosgienne » a fait couler beaucoup d’encre dans les milieux universitaires.

Parmi les facteurs de cette « exception vosgienne », la présence à partir de 1000m d’altitude de vastes pâturages sur les espaces sommitaux, les hautes-chaumes, n’a pas manqué de susciter l’interrogation des scientifiques s’intéressant aux Vosges. Ont-elles une origine climatique, pédologique ou bien anthropique ? Doivent-elles leur existence à des facteurs naturels ou culturels ?

C’est donc, dans ce travail, non seulement l’histoire d’un espace mais aussi l’histoire d’une controverse scientifique que nous allons tenter de retracer.

Qu’appelle-t-on « hautes chaumes » ?

Étymologie

Plusieurs étymologies ont été envisagées pour le terme de « chaumes ». Certains ont voulu voir dans ce terme une contraction de « calvi montes » ou « montagnes chauves », dépourvues de végétation. Il semblerait cependant qu’il soit issu du bas latin « calmae », utilisé pour désigner des espaces incultes. Les chaumes sont donc des espaces dénudés, impropres à la culture, recouverts seulement d’un pâturage de faible valeur.

Usages

Les hautes-chaumes font partie intégrante d’une économie pastorale fondée sur la complémentarité des milieux en fonction de l’altitude et de la saison. Elles sont des pâturages d’été, des estives pour les éleveurs venus des vallées alsaciennes. Malgré les différentes ruptures historiques liées à l’histoire tourmentée de la région, ce n’est qu’à partir du XIXème siècle et plus encore du XXème siècle que la déprise rurale a remis en cause ce fonctionnement du territoire.

Photo ci-contre : Hautes Chaumes du Hohneck, et plaine d’Alsace en arrière-plan

Hypothèses traditionnelles sur leur histoire et leurs dynamiques

Les chaumes primaires et les chaumes secondaires

Depuis la seconde moitié du XXe siècle et les travaux de Carbiener, l’on tend à distinguer les chaumes primaires au-delà de 1300m d’altitude, considérés comme naturels, et les chaumes secondaires, situés à une altitude moindre et considérés comme anthropiques. Cette origine anthropique, d’après les recherches historiques menées dans les archives régionales, serait à mettre au compte de communautés monastiques évoluant entre le VIIe et le VIIIe siècle de notre ère.

Sur l’origine des chaumes primaires

Deux arguments principaux sont généralement utilisés pour affirmer la naturalité des chaumes primaires : un argument climatique et un argument pédologique.

L’argument climatique consiste à dire que les conditions climatiques actuelles interdisent la présence de la forêt. Les chaumes primaires seraient donc des pelouses alpines au même titre que celles que l’on trouve dans les hautes montagnes françaises.

L’argument pédologique (Duchaufour) prend appui sur la nature de certains sols (les rankers cryptopodzoliques) pour prouver l’existence de pelouses naturelles. En effet, selon cet auteur des années 1960, les rankers cryptopodzoliques ne se forment que sous pelouse alpine. Or les sols des chaumes primaires sont des rankers cryptopodzoliques tandis que les sols des chaumes secondaires sont des alocrissols. Par conséquent les chaumes primaires sont naturelles tandis que les chaumes secondaires ne le sont pas.

La critique de ces deux arguments

La principale critique contre l’argument climatique consiste à dire que, même avec les conditions contemporaines, la limite de l’arbre est supérieure à 1400m dans les Vosges. Les moyennes climatiques font apparaitre l’existence de 4 mois aux températures supérieures à 10°C de moyenne, ce qui d’après Koeppen permet la croissance de l’arbre. En outre, l’argument climatique oublie la variabilité du climat à l’échelle de l’Holocène : des périodes plus chaudes que l’actuel auraient permis une installation plus aisée de la forêt.

L’argument pédologique souffre également de nombreuses failles. En effet, l’affirmation de Duchaufour selon laquelle les rankers cryptopodzoliques ne se forment que sous pelouse alpine était fondée sur l’exemple des Alpes. Or, les pelouses que Duchaufour considérait comme « naturelles » se sont révélées être le résultat de défrichements anciens. Par conséquent, la nature du sol ne préjuge pas de la naturalité d’un espace.

Découvertes récentes sur l’origine et l’évolution des hautes-chaumes vosgiennes

L’essor de l’archéologie environnementale a permis d’offrir de nouvelles sources et d’éclairer d’un jour nouveau la dynamique des paysages. Pour les hautes-chaumes, les recherches récentes en palynologie mais surtout en anthracologie (étude des charbons de bois) ont remis en question les hypothèses traditionnelles sur l’origine et l’évolution des hautes-chaumes.

La thèse de Stéphanie Goepp [Goepp, 2007], grâce à des données anthracologiques, permet ainsi de reculer la date des premiers défrichements à l’Age du Bronze, soit bien avant les premières dates données par les archives historiques. Elles permettent ainsi de mieux saisir les dynamiques de ces espaces depuis le Néolithique jusqu’à nos jours. Surtout, elles apportent de nouvelles hypothèses pour expliquer la situation actuelle.

Les données récentes font ainsi apparaitre une succession de phases de défrichement et de reconquête forestière dont le moteur est principalement l’activité anthropique. Lors des phases de défrichement, la forêt recule et les espaces pâturés s’étendent. En revanche, lors des phases d’abandon, la reconquête se fait par les marges, les sommets restant dénudés, ce qui permet la formation des rankers cryptopodzoliques. Les différences de sols s’expliquent donc certes par des différences de milieux, mais les différences de milieux ont une cause anthropique.

Contrairement à ce que l’on pensait depuis longtemps, les hautes-chaumes vosgiennes auraient une origine anthropique liée à des défrichements pratiqués dès le Néolithique. Par conséquent, c’est donc l’activité humaine qui a créé et maintenu ces espaces.

Mais, avec les modifications des activités pastorales et la déprise rurale qu’ont connues les moyennes montagnes françaises au XXe siècle, quelles seront les évolutions futures des hautes-chaumes ? Seront-elles recolonisées par la forêt ? Comment les acteurs contemporains vivent-ils et gèrent-ils ces