Pour un aggiornamento géopolitique

Les révisions géopolitiques les plus déchirantes ne sont pas nécessairement celles auxquelles on pense. Nous avons tous cru à la révolution géopolitique qu’inaugurait la fin de la Guerre froide. La division Est-Ouest semblait être derrière nous et, avec elle, celle de l’Europe ainsi que bon nombre de guerres civiles et de conflits restés sans issue. Or, la réalité illustre plutôt la permanence de tensions musclées entre les États-Unis et leur ancien challenger la Russie, ou encore la Syrie, l’Iran, la Chine. Naissent ainsi, sans surprise, de nouvelles guerres froides ou chaudes. Un premier constat : la prolifération nucléaire est loin d’avoir subi un quelconque arrêt. Un second : le Conseil de sécurité des Nations Unies, paralysé sur la résolution de plusieurs crises importantes, n’a pu empêcher que l’affrontement se poursuive et que les anciennes alliances se maintiennent ou se reconstituent. De la même manière, les budgets militaires n’ont pas été affectés et la dénucléarisation ne s’est pas produite.

Une autre révision géopolitique douloureuse n’est peut-être pas à exclure, quoique plus difficile à appréhender. En effet, la division Nord/Sud peut voler en éclats, entraînant un basculement de l’Europe vers le Sud et le monde en retard de développement tandis que certaines parties de l’Asie et de l’Afrique s’inscriront dans la nomenclature des nouvelles terres promises de l’investissement, de l’innovation et de la modernité. A imaginer ce renversement de la hiérarchie économique issue de la révolution industrielle, on en vient aussi à conclure que les valeurs occidentales de démocratie et de prospérité n’iront plus de paire. La paupérisation à l’intérieur et le déclassement à l’extérieur ne pourront que déstabiliser les systèmes politiques et les idéologies en place, bousculer les légitimités internationales. Autres implications de ce scénario : de nouveaux axes se formeront pour réclamer le rééquilibrage des institutions mondiales tandis que le découplage si souvent annoncé entre les États-Unis et vieux Continent se précisera. L’Europe pensée et vécue comme une périphérie ? Son timide multilatéralisme climatique, commercial, économique va-t-il se dissiper ou se reconfigurer selon d’autres intérêts ou inspirations ? Est-ce là un scénario catastrophe ou un futur vraisemblable ?

Pour séparer, si possible, inquiétude et probabilité, pour comprendre comment le débat public, dans son jeu contradictoire, se saisit de ces enjeux, une des réponses que l’on peut apporter est d’envisager une autre géopolitique :

  • une géopolitique des marchés financiers qui classent et déclassent les puissances
  • une géopolitique de l’Europe en crise
  • une géopolitique de l’influence qui se lit, entre autres, dans la capacité à résoudre des crises
  • une géopolitique des enjeux globaux.

C’est bien à ce nouveau questionnaire géopolitique que le Centre entend se livrer pour évaluer comment l’Europe peut échapper à une redistribution radicale des catégories Nord/Sud.

 

Franck Debié