Occuper l’espace pour obtenir justice

En Argentine, la mémoire des disparus a d’abord été portée par les proches des victimes, et elle est d’autant plus douloureuse que les familles restent ignorantes du sort qui fut le leur. Elles ont donc été les premières à veiller qu’ils ne tombent pas dans l’oubli, et ce dès le début de la dictature à travers une occupation systématique de l’espace public.

Aujourd’hui encore, il n’est pas rare de voir, sur la fenêtre d’une maison, le portrait d’un membre de la famille disparu sous la dictature. On y trouve toujours son nom, la date de sa disparition, et en général sa profession. Un moyen de réclamer la justice, la vérité, et d’honorer la mémoire du défunt. Cette habitude de mettre un portrait à la fenêtre, visible de la rue et de ceux qui y passent revient à replacer symboliquement le disparu au cœur du quotidien de tous, de ne pas le laisser tomber dans l’oubli. La fenêtre est un lieu intéressant, relevant de l’espace privé, mais ouvert sur l’espace public où le disparu est ainsi maintenu présent ("¡ PRESENTES !").

 

En effet, les disparus n’ont jamais été cantonnés à la sphère privée et familiale. Cette volonté des familles d’occuper l’espace public au nom des disparus est née dans les premiers temps de la dictature, avec le mouvement des Mères de la Place de Mai. Le 30 avril 1977, pour la première fois, des mères de disparus s’assemblent sur la place centrale de Buenos Aires, la Plaza de Mayo et marchent en ronde, coiffées des langes en tissu de leurs bébés puis de foulard blanc. Leur inlassable marche devenue hebdomadaire se poursuit aujourd’hui encore, tous les jeudis.

 

Plaza de Mayo, foulards stylisés sur le sol sur le chemin de la ronde des Mères (Source : D. Besnard-Javaudin)

 

Cette initiative est symptomatique d’une volonté de mettre le problème littéralement au centre de la société argentine, en occupant physiquement un lieu public d’envergure nationale et institutionnelle : la place centrale de la capitale, sur laquelle se trouve le palais présidentiel (la Casa Rosada).

 

Ponctuer l’espace public de photos et de slogans rappelant les disparus permet d’éviter qu’ils ne tombent dans l’oubli : il faut avant tout les rendre visibles, présents. Le cas emblématique des Mères de la Place de Mai montre que cette démarche fut d’abord le fait d’initiatives individuelles, au temps où cet enjeu d’occupation de l’espace relevait d’un acte de résistance. Or, principalement depuis le mandat de Nestor Kirchner, l’état argentin s’est emparé de ce processus mémoriel, afin d’en faire une affaire d’état et de créer un consensus national.