Mettre la justice au coeur de l’espace public

Les Mères de la place de Mai occupaient l’espace public pour que leurs enfants ne tombent pas dans l’oubli, et pour réclamer justice et vérité. Avec le retour de la démocratie, l’état s’est peu à peu emparé de la question, en initiant cette justice réclamée, et en l’inscrivant en retour dans les espaces publics.

La chute de la dictature a donné lieu à un premier procès en 1985, où quelques hauts responsables de la dictature furent condamnés. Mais le processus a été stoppé par une loi d’amnistie de 1986, et la grâce personnelle du président Carlos Menem à des centaines de militaires. Ce n’est que sous la présidence de Nestor Kirchner (2003) que ces lois sont abrogées et que les poursuites reprennent. Les mandats de Nestor puis de Cristina Kirchner sont marqués par ces grands procès, qui sont rendus visibles sur la place publique à travers toute une série de mesures.

 

En effet, si les photos des disparus ornent fréquemment les rues, il est intéressant d’observer que les bourreaux sont tout aussi présents dans l’espace public. Ainsi, à Córdoba, près d’un ancien centre de torture, et du Paseo de la Memoria évoqué plus haut, la rue piétonne Santa Catalina a été transformée en une exposition à ciel ouvert :

 

 

Pasaje Santa Catalina (Source : D. Besnard-Javaudin)

 

On y trouve les principaux responsables du régime, avec une affiche détaillant leurs crimes, et leur visage en gros plan. L’exposition s’intitule "A cara descubierta", "A visage découvert" : le but est bien de rendre public le visage des coupables. On peut ainsi faire le parallèle entre les Mères occupant la Plaza de Mayo avec des photos pour qu’on n’oublie pas leurs enfants : ici aussi, l’espace public est occupé par des photos, pour que les coupables non plus ne soient pas oubliés.

 

Ainsi, le passant est invité à assister à une sorte de procès à ciel ouvert. Ce genre d’initiatives permet également de convaincre le public de venir aux procès qui se déroulent actuellement, comme le grand procès des responsables de la Perla, un centre de détention clandestin, dont les audiences sont publiques.

 

 

Exposition « A Cara Descubierta » (Source : D. Besnard-Javaudin)

  

Cette invitation à aller assister aux procès est d’ailleurs l’objet d’une véritable campagne adressée aux jeunes générations. Ainsi, à l’occasion du procès de la Perla, l’Université Nationale de Córdoba et l’organisation HIJOS[1] ont lancé une série de flyers sur le thème « Los desaparecidos nos faltan a todos » (Les disparus nous manquent à tous). Il s’agit de cartes postales montrant des jeunes argentins, tenant la photo d’un disparu, avec la mention « A lui aussi il lui manque ». Au dos de la carte postale on trouve le texte suivant :

 

« El mega juicio de la Perla es de todos. Las audiencias son públicas. Con tu DNI podés participar de martes a jueves desde las 9 en el edificio de Tribunales Federales. Vos también tenés que estar  ».

(Le grand procès de la Perla est l’affaire de tous. Les audiences sont publiques. Tu peux y participer avec ta seule carte d’identité, du mardi au jeudi à partir de 9h au Tribunal fédéral. Toi aussi tu dois y aller.)

 

Les flyers sont présents dans tous les édifices et lieux publics de Córdoba et gratuits. On les trouve en grand nombre à l’université, où se trouve l’essentiel du public visé. En effet, cette campagne cherche clairement à faire prendre conscience aux jeunes générations, qui n’ont pas connu la dictature, de l’importance de la mémoire des crimes et du jugement des responsables.

 

La mémoire des disparus et le jugement des responsables, l’affaire de tous.

 

En Argentine, les disparus sont donc omniprésents dans l’espace public, du fait du premier acte de résistance des familles autour de cet enjeu d’occupation de l’espace : se rendre visible, pour éviter l’oubli et réclamer justice. Cette occupation, qui relevait de l’échelle locale et d’initiatives privées, est à présent institutionnelle et nourrit un consensus national, construit sur la commémoration. Mais établir ce consensus n’a été possible qu’en répondant au désir de justice de la population : c’est pourquoi l’état, en réponse, donne aux procès une grande visibilité dans les lieux publics. La rue et les espaces publics argentins offrent donc au passant une véritable traduction spatiale du processus mémoriel.



[1] Association fondée en 1995 (Hijos por la Identidad y la Justicia contra el Olvido y el Silencio : Fils pour l’Identité et la Justice contre l’Oubli et le Silence).