Lille : territoire d’affirmation de l’Etat français

Les effets spatiaux de la frontière

L’analyse des effets spatiaux et territoriaux de la frontière franco-belge souligne l’importance de nombreuses discontinuités, à la fois démographiques, administratives, économiques et spatiales. Elle sont le résultat de la progressive différenciation spatiale au cours des trois siècles d’existence de la frontière.

La situation frontalière se perçoit tout d’abord dans la morphologie même de Lille, dans ses extensions et fortifications successives. Cela se traduit visuellement par la présence de la citadelle Vauban, construite en 1670 pour renforcer le système de défense. La stratégie de Vauban consistait à bâtir un double rideau défensif de places fortes, le « pré carré ». Le système défensif mis en place était si efficace qu’il était encore utilisé quasiment à l’identique deux siècles plus tard.

La ville a connu également une forte affirmation architecturale sous Louis XIV : dans un souci de ralliement des Lillois au royaume de France, de nouveaux quartiers virent le jour, dans le style franco-lillois (cf. photographie ci-contre), tranchant avec le style flamand. La Porte de Paris fut également construite en l’honneur du roi Soleil, comme symbole de sa puissance. Cependant, le statut de « province réputée étrangère » du Nord garantissait une grande souplesse pour développer des liens commerciaux avec l’intérieur de la France et pour maintenir les liens d’affaires avec les Pays-Bas.

Ainsi l’histoire de cette frontière est singulière au regard de l’intensité des relations qui se sont perpé-tuées ou tissées au moment où elle exerçait un véritable « effet barrière ». Du milieu du XIXe au mi-lieu du XXe siècle, de nombreux travailleurs belges (surtout flamands) ont ainsi migré à destination de l’agglomération lilloise.

En 1906, Raoul Blanchard remarquait : « La vraie cause de la prospérité de l’industrie lilloise, (…) c’est la proximité de la frontière » . Selon Roger Dion , les dynamiques perceptibles à la frontière franco-belge illustrent qu’une frontière n’exerce pas seulement un effet restrictif, mais aussi une effet « créateur » en favorisant les implantations urbaines et industrielles. Par exemple, les droits de douane élevés à l’entrée sur le territoire français eurent un effet calamiteux sur l’économie de la Belgique, mais très favorable à l’économie du Nord. Dans de nombreux secteurs, l’industrie belge fut brimée dans son développement par l’impossibilité d’écouler librement ses produits sur le marché français.

Il s’ensuivit une organisation originale de l’espace où de nombreuses usines se développèrent côté français près de la frontière, profitant de capitaux et de procédés de production français et belges, et d’une main-d’œuvre majoritairement belge, composée de navetteurs et d’immigrants. À la fin du XIXe siècle, certains industriels roubaisiens et tourquennois investirent dans des usines textiles côté belge pour encore profiter du différentiel entre les deux pays : fiscalité avantageuse, taux de change favorable et main-d’œuvre bon marché.

Une barrière qui tend aujourd’hui à s’effacer avec l’Union Européenne ?

À l’échelle globale de l’Union Européenne, la frontière devient incontestablement poreuse et ne joue plus un rôle institutionnel de frein aux échanges. Si certains contrôles douaniers subsistent, ils sont très circonscrits. La tendance va vers une fluidification de l’espace intérieur européen.

En pratique, la frontière franco-belge est visible sur les cartes , notamment par l’arrêt de certains réseaux viaires de chaque côté de la frontière ou du terminus du métro à l’arrêt CH Dron. Cependant, l’ouverture de l’espace Schengen facilite aujourd’hui les déplacements d’un côté à l’autre de la frontière.

De plus, Lille fait partie d’une grande conurbation transfrontalière, incluant du côté français Roubaix et Tourcoing, et du côté belge Courtrai, Tournai, Roulers, Ypres, Mouscron, Comi-nes, Wervik, Menin (selon l’Insee). Ainsi en janvier 2008 a été créé le premier groupement européen de coopération territoriale, l’Eurométropole Lille-Kortrijk-Tournai. Cet espace se veut, à l’image de ce qu’avait dit Pierre Mauroy, « une frontière intimiste ».

Lille renforce aussi sa position de carrefour européen grâce à d’importantes infrastructures de transports routiers (Autoroutes A22 et A27) et ferroviaires transfrontaliers, tels que le TGV Thalys et Eurostar, les InterCities pour la Belgique.

Cette ouverture politique se traduit enfin par la présence d’étrangers européens qui viennent passer des week-ends à Lille. Cela se ressent notamment dans les magasins ou les restaurants, où il n’est pas rare de trouver des traductions en Flamand (voir photographie ci-contre d’un centre commercial à Roubaix). La discontinuité des représentations culturelles entre France et Flandre s’accroît pourtant à mesure que la frontière devient linguistique, ce qui a des répercussions négatives sur les échanges frontaliers. La situation et l’évolution sont ainsi différentes entre France et Wallonie. 

Les processus observés à la frontière franco-belge ont donc une double nature antagoniste, d’une part une perméabilisation à l’échelle européenne, d’autre part un renforcement de particularismes à l’échelle locale.