Lille : au carrefour ou à la frontière des cultures ?

Lille se situe au carrefour des régions historiques de la Flandre romane, de la Flandre occidentale (dont la langue traditionnelle est le flamand) et de la région wallon-ne. La limite linguistique entre flamand et roman passait avant le Xe siècle au sud de la ville, comme le signalent les toponymes en –hem, à l’exemple des quartiers lillois actuels de Wa-zemmes ou d’Esquermes. Lille et ses alentours appartiennent cependant à la région historique de la Flandre romane, contrairement à Dunkerque ou Bailleul.

Lille fut ainsi fondée dans un espace riche d’un multiculturalisme, qui fit autant sa prospérité que ses déboires : carrefour stratégique pour le commerce, cet espace a logiquement entraîné de nombreuses convoitises et fait l’objet de revendications territoriales pendant des siècles. Ville « la plus assiégée de France », cet espace flamand a appartenu au comté de Flandre, au royaume de France, au duché de Bourgogne, au Saint-Empire romain Germanique et aux Pays Bas espagnols, avant d’être acquis par la France en 1668 lors du traité d’Aix la Chapelle. Le flamand était la langue courante, mais le français y était lui aussi présent depuis le Moyen-âge, amené par les conflits, la domination des ducs de Bourgogne et l’influence des villes marchandes et universitaires francophones dont Lille faisait partie.

Le rapport de forces entre le français et le flamand évolua lentement à partir de l’annexion de cet territoire par Louis XIV, qui garantit à ses nouveaux sujets l’usage de « la langue que bon leur semblera ». Le processus de fixation de la frontière fut très long, suivant les avancées et reculs des troupes françaises. La frontière franco-belge actuelle fut finalement tracée en 1713 par le traité d’Utrecht. De fait, le flamand resta la langue populaire courante jusqu’au XIXe siècle. C’est alors qu’il commença à décliner légèrement au profit du français, dans un processus de différenciation des territoires situés de l’un et l’autre côté de la frontière.

Au début du XIXe siècle, la masse des populations flamandes séparées par la frontière s’exprime toujours dans le même dialecte. Pourtant, la frontière sépare bien deux groupes distincts qui vivent dans des espaces étatiques différents depuis deux siècles. Les périodes révolutionnaire, puis impériale, n’y furent pas vécues de la même façon. La différenciation se renforce encore par la suite avec le déclin du flamand côté français et l’adoption du néerlandais côté flamand belge.

Il y a cependant un argument favorable à la continuité linguistique entre Flandre et France : le patois utilisé est le même. C’est le patois ouest-flamand, parlé à Ypres, Ostende et Bruges. Mais le dialecte flamand français possède des caractéristiques propres : il a conservé davantage d’archaïsmes que le dialecte ouest-flamand belge et a développé des innovations locales.

L’isolement du dialecte flamand en France a eu deux effets : il a été davantage en contact avec la langue française et le patois picard, dont il a incorporé plusieurs termes ; il a été séparé de l’évolution linguistique flamande globale. Dans la mesure où le dialecte demeure usité côté belge et qu’il ne diffère tout de même que peu du dialecte utilisé traditionnellement côté français, les contacts linguistiques pourraient être facilités. Le problème est que le nombre de locuteurs du flamand côté français se réduit encore et toujours.

Mais la question de l’identité flamande est davantage de nature à séparer qu’à rassembler. Les malen-tendus sont constants : les régionalistes flamands français sont étonnés, voire gênés par les sollicitations que leur adressent certaines associations flamandes belges ; de même, il peut être surprenant aux yeux des Flamands belges, pour qui l’identité flamande passe par la pratique du néerlandais, de voir ces Français prétendre être Flamands alors qu’ils ont délaissé le dialecte au profit du français.

Entre Flandre française et province belge de Flandre occidentale, là où l’histoire d’avant la frontière et la culture commune laisse espérer de fortes affinités, l’analyse révèle que deux iconographies flamandes se sont développées : l’une côté belge, arcboutée sur la revendication nationaliste et la langue, l’autre côté français, dénuée de toute velléité sécessionniste, cantonnée à quelques traditions folkloriques. Ainsi, cette frontière politique est-elle devenue aussi une frontière linguistique avec le déclin continu du patois flamand côté français et l’abandon progressif du bilinguisme néerlandais-français côté belge.