Les moyens de la rénovation urbaine

Le cadre des actions de rénovation.

La rénovation urbaine de Roubaix s’inscrit dans un cadre paradigmatique précis. En particulier, les impératifs du développement durable sont essentiels à la compréhension des nouvelles opérations d’aménagement.

La rénovation urbaine est utilisée pour penser et gérer la ville dans une perspective durable et elle permet de mettre en pratique les trois piliers du développement durable (social, environnemental et économique), au moins dans les discours :

  • volonté de mixité sociale (derrière le parc du quartier de l’Epeule se trouve un ancien couvent, fermé en 2009 et racheté par la mairie, destiné à un programme de logement privé pour diversifier l’offre de logement disponible dans la commune),
  • remise à niveau des équipements sociaux, sportifs et éducatifs, renforcement des attractivités résidentielles et économiques, valorisation des espaces publics, amélioration du cadre de vie (réhabilitation des friches, etc.),
  • rattrapage de la qualité urbaine et environnementale pour des espaces délaissés (avec un effort sur les jardins publics notamment).

Ces opérations s’appuient sur des spécificités locales, par exemple par la rénovation d’un habitat régional spécifique (parc social à dominante individuelle et horizontale souvent vétuste).

Le jardin du quartier de l’Épeule (le long de la ligne de chemin de fer) est une illustration du recours au concept de développement durable. D’une zone artisanale aujourd’hui en friche, on souhaite passer à terme à un parc de quatre hectares. Le parc a été réalisé par achats successifs de friches. Une extension du parc et la construction de logements sont prévus. Le projet devrait être clos dans quatre à cinq ans. Il s’est agi de recréer des parcs et des espaces verts sur d’anciennes friches industrielles.

Les aspects sociaux et environnementaux sont particulièrement mis en relief, avec la réalisation d’un parcours sportif en plein air et accessible à tous, d’un jardin écologique partagé développant des activités de jardinage collectif ou encore d’un jardin ouvrier avec accompagnement de centres sociaux et d’associations de quartier.

Le jardin partagé, dit « Jardin de Traverse », est situé sur un terrain municipal géré de manière partagée, par l’entremise du Comité de Quartier de l’Épeule. Il est pensé à la fois comme mise en valeur de l’environnement de proximité et comme lieu de rencontre et d’échange culturel pour les habitants du quartier, de toutes origines sociales ou générationnelles. Ce type de jardin partagé est favorisé dans les opérations de rénovation urbaine car vecteur de « naturbanité » (DEMAILLY, 2010) : il permet de renforcer les riverains dans leur rôle d’acteurs de l’urbain et de créer des liens sociaux à l’échelle du quartier. La mise en avant d’une démarche participative concernant l’ensemble de la société civile de proximité est à noter, et celle-ci s’appuie sur les spécificités locales du dialogue, notamment en insistant sur le rôle de la culture syndicale anciennement ancrée.

Cette mise en relief de la participation du public est toutefois à nuancer, puisque c’est bel et bien l’acteur municipal et public qui demeure prédominant. Roubaix n’a ici rien d’exceptionnel. D’importants investissements publics sont consacrés à la rénovation urbaine des quartiers de Roubaix, avec une implication majeure de l’action politique locale. Les pouvoirs publics qui octroient subventions et fonds financiers. Cette action publique peut toutefois poser la question d’un débat plus large sur la démocratie participative et les questions de représentativité citoyenne, débat non spécifique à Roubaix et qui se pose dans la plupart projets de développement durable, renvoyant aux enjeux de la gouvernance locale.

Les projets de la rénovation urbaine de Roubaix s’appuient sur et mettent en relief une forte dimension culturelle, qui reprend l’idée de valorisation du patrimoine matériel (le bâti existant) et immatériel (identité ouvrière de la ville). Plusieurs exemples-phares peuvent ici être soulignés, notamment la rénovation des courées et le musée de la Piscine de Roubaix, considéré comme une véritable réussite (cf. infra).

L’exemple des courées est ici intéressant (cf. Valoriser le patrimoine architectural). Les courées sont une forme d’urbanisation typique du Nord de la France, en îlot, dans les quartiers industriels, où de petites maisons semblables et à un étage se font face le long d’une ruelle privée à laquelle on accède par un passage étroit. La majorité des courées étaient insalubres après 1945, on en a donc rasé une grande partie jusque dans les années 1980. Dans le cadre du programme Ville d’Art et d’Histoire, la rénovation des courées a pu être valorisée, par exemple avec des échanges entre « classes patrimoine » avec Dunkerque. Des problèmes de procédure ont entravé ces rénovations car la ville travaillait avec des associations et des habitants, jusqu’à ce qu’elle soit rattrapée par l’obligation de lancer des appels d’offre pour ces projets. Cela souligne les rigidités de la procédure par rapport aux nécessités du terrain.

Les projets mis en œuvre à Roubaix

Les premiers pas de la rénovation urbaine de Roubaix datent des années 1970 et sont marqués par un certain nombre de logiques classiques d’aménagement urbain : ouverture de grands axes, projets prisonniers des offres des promoteurs privés, recherche d’effets d’entraînement.

Des logiques haussmanniennes d’accessibilité et de désengorgement du centre inspirent l’ouverture de l’avenue des Nations Unies, réalisation majeure guidée par ce paradigme, puisqu’il s’agit d’une grande percée qui traverse le centre-ville et coupe de nombreux îlots, laissant alors un certain nombre de cicatrices urbaines, espaces délaissés et isolés par le tracé de l’avenue. Cependant, si l’ouverture du centre est brutale, l’opération a néanmoins été un grand vecteur d’accessibilité et a fixé des installations de bureaux (Crédit Agricole, La Redoute).

Le Square Pennel est révélateur de la position de faiblesse de la municipalité face aux promoteurs privés lors de la rénovation du centre roubaisien. Les promoteurs privés affluent et la municipalité n’a pas toujours pu se permettre d’imposer ses vues, ce qui explique l’originalité saisissante des bâtiments qui entourent le square du point de vue architectural par rapport à la relative unité de l’héritage industriel de la ville. La gestion de la contrainte de financement a systématiquement, dans les premiers temps de la recomposition du centre-ville, demandé de baisser le niveau des exigences formelles et architecturales.On voit avec cet exemple le poids des rapports de forces entre public et privé, qui est une autre dimension de la gouvernance urbaine, dans la rénovation urbaine, mais aussi l’évolution de ce rapport de forces au fur et à mesure de l’expérience acquise.

Ainsi, la municipalité de Roubaix recherche dès les prémisses de la rénovation à entraîner dans son sillage des opérateurs privés. Le site Roussel est à cet égard un succès et un bel exemple d’effet d’entraînement. La partie avant de cette ancienne friche industrielle a fait l’objet d’un lourd investissement de la ville, alors que le bâtiment à l’arrière a été financé par des fonds privés. Sur le site Roussel se sont installées des entreprises et des studios de danse : les bâtiments abritent à la fois les Ballets du Nord et des compagnies de danse de rue.

Dans le cadre unificateur du projet urbain roubaisien de la fin des années 1980 et des années 1990, les opérations de rénovation vont suivre différentes directions : attirer des entreprises et créer de l’emploi, aérer l’espace urbain en créant des espaces de loisirs, éliminer les friches souvent polluées, construire de nouveaux logements.

La création de zones d’aménagement concerté a permis de diversifier le profil fonctionnel de la ville. Par exemple, la réalisation de la ZAC de la Fosse aux Chênes, située dans le cœur industriel de la ville de Roubaix, a permis de développer les services sociaux et sanitaires (centres psycho-sociaux, résidences pour handicapés). La création de cette ZAC a été synonyme d’une recomposition totale du quartier, portée par la Communauté Urbaine de Lille, qui a élargi la rue de la Fosse aux Chênes, rénové les places et construit des équipements pour les nouveaux services sociaux.

Dans les années 1990, Christian Devillers entend travailler sur l’idée de promenade, en particulier dans la boucle du Canal, afin de renouveler le tissu urbain en créant des espaces publics. Le parc du Nouveau Monde, ouvert en 2000, se substitue ainsi à la friche de l’ancienne usine Phildar et marque désormais l’identité du quartier de l’Hommelet. Christian Devillers veut en faire un maillon d’une trame verte qui s’étendrait du centre-ville jusqu’au canal et au Parc de la Visitation.

L’utilisation du parc comme espace privilégié de la rénovation urbaine va se retrouver dans le quartier de l’Épeule, le long de la voie ferrée, où un parc a été réalisé par achats successifs de friches fortement polluées. Une extension du parc et la construction de logements sont prévus, et le projet devrait être clos dans quatre à cinq ans. Il est prévu d’atteindre à terme une superficie de quatre hectares.

On voit ainsi une multitudes d’actions très concrètes, qui s’inscrivent souvent dans un temps long et sont susceptibles d’évoluer. Ces évolutions ne dépendent pourtant pas uniquement de la volonté des acteurs locaux.

Les logiques contemporaines de rénovation, dans le cadre de l’ANRU, introduisent la notion de durabilité et de participation des populations à la définition de projets urbains. La requalification du Canal de Roubaix est un exemple de cette nouvelle génération de projets. Le canal était autrefois essentiel pour l’approvisionnement de l’industrie textile, puis sa réhabilitation et sa réappropriation par les collectivités ont fait dans les années 1990 l’objet d’une lutte citoyenne. Les premiers travaux ont porté sur les écluses et les ponts, puis il a été question de reconstruire autour du canal en restaurant sa valeur paysagère avec l’image désormais positive de l’eau dans la ville. Il s’agit d’enclencher une nouvelle dynamique de reconquête du cadre de vie, en associant à la restauration des berges la construction de logements neufs. Les aménagements réalisés autour des berges du Canal s’inscrivent dans le cadre du projet de la Zone de l’Union, vaste programme d’aménagement d’une ZAC sur les communes de Roubaix, Wattrelos et Tourcoing. À l’objectif de restauration du cadre de vie des Roubaisiens se superpose celui de la création d’une image de qualité pour l’implantation de nouvelles activités.

La prise en compte de l’attractivité du territoire roubaisien dans la politique de rénovation urbaine est manifeste dans la création de lieux culturels. Cette création cristallise les difficultés de la rénovation, entre redynamisation de l’héritage industriel et textile spécifiquement roubaisien et reproduction de modèles ou de normes implicites exogènes. Le musée de la Piscine de Roubaix a ouvert ses portes en octobre 2001 sur le site de l’ancienne piscine Art Déco construite dans les années 1930 (et fermée en 1985 pour raisons de sécurité). Le musée présente des collections d’arts appliqués et de beaux-arts, comprenant des tissus, des pièces d’arts décoratifs, des peintures. La tenue d’expositions temporaires sur Edgar Degas par exemple contribue à en faire un « Orsay hors-les-murs ». Le succès de ces expositions et du musée est très important. 

Pour autant, ce modèle exporté ne doit pas dissimuler l’identité textile, forte à Roubaix : musée de la Manufacture des Flandres, École Nationale supérieure des arts et industries textiles, évocation au travers des essences exotiques et des plantes tinctoriales du passé textile de la ville au Parc du Nouveau Monde.