Les mécanismes à l’origine d’une «catastrophe écologique»

Le barrage a été construit entre 1961 et 1966. Cette opération s’inscrit dans la politique gaullienne de grands travaux pour aménager le territoire français et pour assurer à la Bretagne une autonomie énergétique dans la mesure où la région consommait nettement plus qu’elle ne produisait, ce qui occasionnait de grandes pannes de courant.

La construction du barrage et ses conséquences

L’estuaire de la Rance présente plusieurs avantages :

  • le marnage y est un des plus forts de France (13,50 mètres d’amplitude)
  • un rocher naturel permet d’ancrer le barrage

En 1960, l’usine est une vitrine non pas de la production d’énergie «douce» mais d’une prouesse technique pour laquelle aucune étude d’impact écologique n’a été menée. En particulier, il n’existe pas d’inventaire permettant de savoir précisément à quoi ressemblait la faune et la flore dans l’estuaire avant le barrage.

La construction proprement dite commence en 1963 : un chantier gigantesque ferme l’estuaire. Le barrage est en effet bâti sur une zone dépourvue d’eau pendant trois ans, ce qui affecte considérablement le milieu. des remorqueurs apportent des plots en béton qui sont remplis et coulés, puis unis les uns aux autres. Entre les deux lignes de béton qui enserrent le futur barrage, on assèche un lac de 10 hectares. L’estuaire est alors fermé.

Le barrage est construit à sec ce qui interdit toute fluctuation du niveau de l’eau. Celui-ci est maintenu constant (8,50 mètres) avec des vidanges tous les quinze jours pour des raisons «sanitaires». La ria se transforme alors en vaste plan d’eau de 20 km2. Le mouvement d’exondation des grèves est annulé et une grande part de celles-ci demeurent submergées pendant quinze jours d’affilée. 

Dans l’estuaire, la faune et la flore dépendent du niveau d’eau et de l’alternance entre les marées.
Les organismes présents sur une grève doivent pouvoir résister à l’exondation comme à la submersion ponctuelles, mais ne peuvent survivre à une exondation ou une submersion prolongée. De fait, au moment de la fermeture de la Rance, les espèces situées au-dessus de 8,50 mètres se trouvent brutalement exondées, tandis que celles situés au-dessous sont plongées dans l’eau en permanence. Les espèces sont détruites.

De plus, comme les fleuves continuent de couler, il y a une très forte dessalure, qui provoque la mort des halophyles. On a alors une disparition quasi totale de la faune et de la flore. C’est ce qui explique les vidanges «sanitaires» : comme les végétaux se décomposent, il faut régulièrement «nettoyer» l’estuaire.

Pourtant, dès cette période, des espèces opportunistes se développent : les pêcheurs au chômage peuvent ainsi récolter les moules qui ont colonisé très rapidement l’estuaire.

La mise en fonctionnement du barrage

À partir de 1966, le barrage est mis en marche et atteint son fonctionnement normal en 1967. Or, il a un gros impact sur le niveau de l’eau dans l’estuaire. En effet 80% du temps, le plan d’eau est maintenu à 7m et le marnage ne fluctue que de 5 m. Au lieu des fluctuations naturelles, on passe de 7 mètres à 12 mètres soit à un marnage de 5 mètres au lieu des 13,5 mètres de la marée naturelle. Les grèves totalement submergées par la construction du barrage ne sont plus exondées une fois le barrage achevé.

En outre, cette fluctuation n’est plus commandée par le cycle des marées mais par les besoins en électricité. Le régime marégraphique est complètement contrôlé par EDF, selon les besoins en électricité, sans conception de cycles ou de régularité. Il est totalement artificiel. Il n’y a ainsi quasiment plus de niveau de mi-marée régulier alors que c’est ce niveau qui organise la répartition des espèces.

Les végétaux ont alors beaucoup de mal à s’adapter. Les organismes sont exondés de temps en temps, lorsqu’EDF fait des lâcher d’eau. Ces lâcher sont brutaux et irréguliers : les végétaux peuvent ainsi se retrouver soudainement hors d’eau, au soleil, ce qui les tue.

 

Une artificialisation de l’estuaire de la Rance

La dynamique de l’estuaire est aujourd’hui entièrement contrôlé par l’homme en fonction du niveau de l’eau dans la Rance. Sa physionomie a d’ailleurs été fortement modifiée.

On a d’abord assisté à une réduction des surfaces exondables : 1/3 des surfaces de grèves rocheuses et sableuses a été perdu. On a aussi eu un recul de la partie estuarienne, avec une modification du gradient de salinité qui a repoussé cette partie estuarienne. Avant la construction du barrage, l’eau de mer allait jusqu’à Saint Suliac. Après la construction, elle s’arrête à St Jouan. La salinité des eaux a donc changé et la zone estuarienne a été repoussée en fond de bassin.