Les conséquences du processus de patrimonialisation à Dinard

La géographie de manière assez paradoxale, ne s’est saisie que tardivement, à partir du milieu des années 1990, de la notion de patrimoine. Dans la continuité des travaux de l’historien P. Nora sur les « lieux de mémoire », des géographes ont alors mis l’accent sur le rôle joué par le patrimoine dans l’élaboration des représentations spatiales et dans l’appropriation d’un territoire par ses habitants [Di Méo, 1994]. Plus récemment, le processus de patrimonialisation a été également abordé comme un vecteur d’instauration de nouvelles normes destinées à contrôler l’accès à la ressource foncière : l’héritage des générations passées - synonyme de profondeur historique, et donc d’un certain type de légitimité - est mobilisé politiquement pour justifier le maintien d’une utilisation actuelle du sol et/ou le refus de nouveaux usages considérés comme des menaces pour l’identité territoriale de la collectivité.

La construction du patrimoine

 Les acteurs des collectivités tendent à présenter l’enjeu patrimonial comme fédérateur et consensuel, générateur de lien social à travers une vision festive et communiante (idées véhiculées notamment par la désormais célèbre fête du patrimoine). Un tel discours laisse cependant dans l’ombre tout l’aspect problématique de la notion. En effet, se pose la question de ce qui fait (et doit faire) patrimoine ? Ainsi, malgré son extension légale récente (cf. ici), le concept demeure fondamentalement sélectif : tout héritage du passé ne sera pas patrimoine, mais seulement ce qui mérite d’être conservé. Or, une telle appréciation s’appuie nécessairement sur des valeurs et des représentations, éminemment variables selon les époques. Loin d’exister en soi, le patrimoine est le fruit d’une construction à la fois sociale, politique et économique : le capital patrimonial d’une collectivité n’a d’existence qu’au travers de projets et d’investissements visant à le mettre en valeur et en scène. Le patrimoine n’existe qu’à travers un processus de patrimonialisation [Guérin, 2001].

C’est un tel processus qui a été mis en œuvre dans la ville de Dinard. La ZPPAUP, qui couvre actuellement 40% de la surface de la commune (cf. carte de la ZPPAUP), traduit une volonté de privilégier, dans l’aménagement de cet espace, la réhabilitation d’un bâti ancien aujourd’hui fortement valorisé, constitué des villas et autres édifices construits entre 1850 et 1930, période la plus faste qu’ait connu la ville (cf. ici). L’évocation, à travers d’anciennes photographies de cette époque, de « folies » ; et d’autres bâtiments importants du front de mer détruits par la suite (la Tour Cristal, le Casino Balnéum) constitue d’ailleurs une source de nostalgie et de légitimité en faveur d’une telle politique. Selon la mairie, cette protection résulterait directement de la menace que faisaient planer des projets de promoteurs immobilier sur le patrimoine balnéaire de la commune - patrimoine que Dinard a pu conserver du fait d’une faible pression foncière sur son territoire après 1945, à la différence d’autres stations balnéaires ancienne. La Baule, dans cette optique, est présentée comme un anti-modèle répulsif.

Contraintes et conflits patrimoniaux

Les règles d’urbanisme liées à la ZPPAUP se révèlent fortement contraignantes pour les propriétaires : pour toute opération de rénovation/réhabilitation sur les bâtiments situés dans les zones protégées, ceux-ci doivent recevoir l’autorisation de l’ABF (Architecte des bâtiments de France), qui impose l’emploi de matériaux « typiques » et vérifient le respect de certaines normes architecturales caractéristiques. De la même manière, les constructions neuves doivent respecter le cahier des charges d’une architecture « post-balnéaire ». La politique patrimoniale s’inscrit avant tout dans une logique paysagère où prédomine la manière dont la ville se donne à voir et où la contrainte esthétique semble devoir parfois l’emporter sur la fonctionnalité du tissu urbain. Interrogée sur le sujet, la guide professionnelle qui nous a fait visiter la ville, dit ainsi regretter le côté parfois absurde et disproportionné des règlementations mises en place ; trop respectueuses d’une certaine époque et d’un certain style architectural - au point de chercher à les recréer artificiellement - elles risquent d’aboutir à une véritable « muséification »du centre-ville.

Des géographes de l’URM ESO (Espace géographique et société, groupe de travail« Patrimoine, paysage, environnement ») se sont particulièrement intéressés à la dimension conflictuelle des processus de patrimonialisation, aux problèmes de légitimité politique qu’ils soulèvent, à l’appropriation matérielle d’un espace par un groupe social qu’ils peuvent éventuellement permettre [Gravari-Barbas et Veschambre, 2003]. À partir de ces travaux, des typologies des conflits pouvant advenir aux différentes étapes d’une entreprise patrimoniale ont été proposées [Melé, 2005]. Ainsi, la concurrence entre des normes d’origines distinctes constitue une source fréquente de conflits : un investissement d’origine privé dans du patrimoine immobilier (au sens économique du terme) nécessite que ce dernier puisse avoir une valeur d’usage (être habité), ce qui suppose une certaine flexibilité en matière de construction/rénovation, ne serait-ce, au minimum, que pour adapter les logements concernés aux exigences récentes en matière d’habitat. Or, un tel besoin vient parfois s’opposer à la rigidité des règles d’urbanisme en zones protégées, où le recours à certains matériaux modernes n’est, par exemple, pas toujours permis. Autre exemple : l’activité touristique, favorisée par la patrimonialisation, et les nuisances qu’elle génère (multiplication du nombre de bars-restaurants, animations touristiques), peuvent éventuellement aller à l’encontre des logiques résidentielles, amenant au dépeuplement de certains centres-villes anciens denses [Semmoud, 2005]. Si le premier cas de figure se retrouve, et sans doute de façon aiguë, à Dinard, le deuxième cas en est probablement absent : la commune semble activement privilégier un « tourisme de propriétaires » (cf. infra) et ainsi prévenir la survenue de ce type de situations. 

Une telle dimension conflictuelle de la patrimonialisation est bien présente à Dinard : il existe ainsi une association des « Amis de Dinard et de St-Enogat - Environnement, Urbanisme, Cadre de vie » (ADSE) qui constitue un excellent révélateur en la matière. Fondée en 1969, celle-ci milite activement, depuis sa création, en faveur de la patrimonialisation de la commune (cf. le statut de l’association particulièrement explicite sur ses objectifs en la matière), en opposition à une « urbanisation à outrance, engagée depuis plusieurs années » par la mairie, avec laquelle l’association semble en conflit ouvert (en 1989, Marius Mallet – Divers Droite - a succédé à Yvon Bourges – RPR – qui dirigeait la commune depuis 1971). Ainsi, l’ADSE « a participé de manière active aux travaux préparatoires du P.O.S, validé en 1980 » et « elle a dressé, dès 1980, un inventaire des villas remarquables » de la commune. On comprend alors que la mise en place de la ZPPAUP en 1984 ait représenté un aboutissement pour les membres de l’association. Et depuis lors, l’une de ses activités majeures consiste à surveiller les différents travaux ayant lieu sur la commune et, si nécessaire, à intenter des recours en justice lorsque les contraintes d’urbanisme ne sont pas respectées. Est dénoncée à ces occasions, et avec régularité, le laisser-aller, voire la complicité de l’ABF et de la mairie (« Jusqu’où ira le maire pour contourner la loi ? », se demande l’ASDE sur son site internet), qui favoriseraient sciemment un « urbanisme totalement dirigé par des promoteurs et des intérêts douteux », et ce au détriment des Dinardais dans leur ensemble, représentés et défendus par l’association. L’ADSE s’est ainsi opposée, début 2007, à la construction d’une « maison troglodyte » en zone protégée, et s’insurge dans le compte-rendu de son action : « La hauteur des infractions au règlement d’urbanisme n’a d’égale que le génie de l’architecte en matière de réutilisation de l’espace. À ce titre, tout est permis [...] La notice architecturale présentait le projet comme une habitation de type troglodyte, en rappelant que : "plusieurs exemples de villas de Dinard surplombant la promenade le long de la mer utilisent ce principe". Cette affirmation est erronée. Les références de l’architecte ne concernent en fait que des murs de soutènement, à l’exclusion de toute habitation. Il n’existe aucune habitation troglodyte à Dinard. » Ici, le savoir relatif au contenu de l’héritage architectural dinardais devient clairement enjeu de pouvoir et de conflits entre acteurs. 

D’autres conflits, relayés eux aussi par l’ADSE, viennent illustrer les divergences de certains acteurs locaux vis-à-vis des orientations générales de la commune en matière d’aménagement : ainsi, début 2009, a eu lieu à Dinard un défilé des commerçants du centre-ville visant à dénoncer la disparition progressive des places de parkings dans le vieux Dinard - celles qui demeurent étant payantes, et la police municipale, selon les dires des participants, particulièrement sévère et tatillonne. Les difficultés de stationnement à Dinard sont ainsi particulièrement accentuées pendant la période estivale, au détriment de l’activité commerciale. Or, cet état de fait équivaut concrètement à un filtrage des touristes en faveur des résidents stables (ceux qui logent à Dinard), au détriment d’un tourisme de passage ponctuel et mobile (ceux qui viennent « pour la plage »). Cela traduit aussi le choix d’une certaine tranquillité. Le « tourisme de propriétaires » qui s’exprime ainsi à Dinard doit aider, en misant sur le charme « old-fashioned » propre à la commune, à attirer des classes aisées, souvent retraitées. 

L’expression « tourisme de propriétaires »- loin de sous-entendre que tous les vacanciers à Dinard sont nécessairement propriétaires dans la commune ou ses alentours - désigne un mode de mise en valeur touristique, exprimé parfaitement, encore une fois, à travers les statuts de l’ADSE : « Dinard a conservé beaucoup d’attraits et conquis de longue date, les estivants, les retraités, les étrangers qu’ils ont attirés et surtout fixés ». Le but avoué de la patrimonialisation est donc ici de favoriser la fixation/fidélisation d’une certaine « clientèle », l’entreprise de séduction aboutissant idéalement à l’achat/restauration d’une villa classée. Cette orientation est à mettre en parallèle avec la faible exploitation touristique « directe » du patrimoine balnéaire protégé – et ce malgré les investissements conséquents que celui-ci doit représenter (aides financières, exemptions fiscales). En effet, si les villas doivent bien participer, de loin, à une sorte de tableau d’ensemble de la ville, en accord avec l’esprit « carte postale » du dispositif ZPPAUP, elles n’en restent pas moins, en fin de compte, difficilement visitables : mis à part certaines d’entre elles, léguées à la commune, et qu’il est possible de visiter lors des journées du patrimoine, les propriétaires ne veulent, assez logiquement, pas entendre parler de visites de touristes. Ceux-ci sont contraints de rester à distance. 

Une « clubbisation » de Dinard par le patrimoine (E. Charmes) ?

L’approche des processus de patrimonialisation par les conflits se révèle le plus souvent pertinente et fructueuse. Néanmoins, elle présente certaines limites. En particulier, les implications socio-économiques des politiques patrimoniales, si elles sont le plus souvent évoquées, semblent (dans la limite de nos lectures) rarement abordées de front et approfondies. Seraient-elles si « naturelles », au point de ne pas mériter une véritable attention…ou bien si peu conflictuelles ? D’après la mairie, la mise en place de la ZPPAUP dinardaise a entraîné une augmentation conséquente de la valeur des villas (leur prix avoisine désormais en moyenne le million d’euros), et sans doute aussi des prix fonciers et immobiliers pour l’ensemble de la zone protégée. La ZPPAUP, en empêchant, à peu de chose près, tout changement d’usage du sol sur 40 % du territoire de la commune, a grandement contribué à sécuriser et à attirer des capitaux destinés à rénover un patrimoine immobilier ancien, et de ce fait souvent dégradé. En effet, outre un logement, un nouvel habitant du vieux centre de Dinard investit également dans un environnement local attractif (« un paysage, une ambiance, un patrimoine ») qu’il entend voir conservé sur le long terme. Cette distorsion du marché foncier que représente la ZPPAUP permet donc indirectement la mise en place d’un système de sélection par le haut de la population résidente.

Des travaux de géographes ont cherché à lier les concepts de patrimoine et de gentrification [Semmoud, 2005]. Le processus de patrimonialisation est ainsi présenté comme un nouvel outil de (re)conquête des centres historiques par les catégories sociales supérieures. La politique patrimoniale, pensée comme vectrice de liens sociaux (fantasmés), possède, certes, de nombreuses affinités avec la « quête mythique du village », souvent présentée comme caractéristique de la mentalité des gentrifieurs. Le caractère « chargé d’histoire »des centres anciens répondrait ainsi à un besoin esthétique de leur part, fondamental pour comprendre leur comportement résidentiel (dans la lignée des recherches du géographe canadien David Ley). Cependant, concernant Dinard, le concept de gentrification n’est pas vraiment satisfaisant puisque le vieux-centre n’a jamais été investi de manière notable par des catégories populaires qu’on aurait ensuite essayé de chasser par les prix - et ce tout d’abord pour des raisons de morphologie urbaine avec la prédominance de maisons individuelles dans une commune à vocation touristique. Pour caractériser la situation de Dinard, il ne faudrait donc pas recourir à un concept agonistique (et conquérant) comme celui de gentrification.

Le géographe E. Charmes propose, de son côté, le concept de « clubbisation », qui pourrait mieux convenir [Charmes, 2009]. Concept socio-politique, inspiré de la théorie économique des biens, il a pour avantage de permettre à la fois de comprendre des mécanismes ségrégatifs défensifs (assurer l’entre-soi) inhérents à la stratégie d’une commune, mais aussi de dépasser, pour aborder le patrimoine, la simple opposition biens privés (1)/ biens publics (2), en la complétant par une nouvelle dichotomie opposant « biens communs » (3) et « biens clubs » (4).

  • Un bien privé, dans ce cadre théorique, est défini comme d’usage exclusif (le propriétaire peut strictement contrôler son utilisation), et son partage est donc, de fait, problématique (nécessité de recourir à une négociation d’ordre économique). Exemple : mon ordinateur portable. 
  • Un bien public est défini comme d’usage non-exclusif  (on ne peut pas a priori exclure quelqu’un de son utilisation) et son partage comme peu problématique  (chacun peut l’utiliser, dans une certaine mesure, sans que cela influe sur l’utilisation d’autrui). Exemple : l’air que nous respirons.
  • Un bien commun, pour sa part, se définit également comme un bien non-exclusif, mais dont le partage, la gestion collective, est problématique (le bien étant limité d’une quelconque façon, son utilisation par un individu va influer sur l’utilisation des autres : d’où la nécessité d’une négociation d’ordre politique pour encadrer son utilisation). Exemple idéal-typique : une vaine pâture. Autre exemple : une des piscines municipales. 
  • Un bien club, finalement, va se définir comme un bien exclusif (et dont l’attrait même va reposer grandement sur cette condition d’exclusivité), dont la gestion est rendu peu problématique en amont par la sélection économique (la barrière à l’entrée) appliquée à ses bénéficiaires, et donc par l’absence de diversité parmi eux qui en découle. Exemple : les services et équipements d’une gated community aux USA.

 

E. charmes parle alors d’un phénomène de « ;clubbisation » pour un espace à vocation résidentielle prédominante, lorsque les diverses aménités qui y sont liées tendent à y présenter des caractéristiques de biens club. Une telle évolution suppose des mécanismes de régulation de l’accès à la ressource foncière/immobilière (« malthusianisme foncier »), et donc une sélection socio-économique des accédants au « club résidentiel » ainsi constitué. Ce dernier sera, de fait, socialement homogène : ses membres vont globalement partager les mêmes préférences et intérêts en matière d’aménagement. Une telle clubbisation peut être obtenue soit par l’entremise d’outils privés et une sélection directe (Gated Communities), soit, dans le cas d’une commune française, plus indirectement par le biais d’outils publics comme les règlements d’urbanisme - exemple de la commune de Gressy, en Seine-et-Marne, étudiée par E. Charmes (cf. note 1 infra). Or, un processus de clubbisation n’est-il pas justement à l’œuvre dans la commune de Dinard ? Les outils patrimoniaux ne seraient-ils pas utilisés comme un moyen de maîtriser l’accès à certaines parties spécifiques de la commune, et ainsi de sanctuariser le bien club qu’est l’environnement résidentiel, à la fois social et paysager, de leurs habitants ? Plus largement, la légitimité attachée à la protection patrimoniale des villas dinardaises ne reposerait-elle pas, au final, sur une confusion voulue entre biens communs et biens clubs ? Une telle ambiguïté nous semble, en tout cas, être au cœur de la ZPPAUP de Dinard et de l’extension de la notion de patrimoine sur laquelle elle repose. Le patrimoine, de notion fondamentalement politique (le patrimoine de la Nation, et l’échelle qui lui correspond), ne serait-il pas devenu un simple placement économique local ? C’est l’hypothèse que l’on peut émettre.

 

Note

1. L’extension du concept de "clubbisation", dans l’acception défendue par É. charmes, au cas de la patrimonialisation de Dinard demeure néanmoins problématique dans la mesure où, selon l’auteur, il ne devrait pas s’appliquer à des communes de plus de 2000 habitants (un seuil loin d’être neutre pour la statistique urbaine française !). Or, la commune de Dinard compte plus de 10 000 habitants. Discuter ce point en profondeur n’est pas notre objet ici. On pourrait cependant invoquer le fait que la ZPPAUP ne concerne qu’une certaine partie (minoritaire ?) de la population dinardaise (ce qui ne reviendrait pas forcément à simplifier le débat). D’autre part, le contexte géographique propre à Dinard diffère fortement de celui des communes périphériques de l’aire urbaine parisienne étudiées par E. charmes. Mais plus fondamentalement, est-ce qu’imposer un seuil aussi strict n’équivaudrait pas à réifier ce qui était présenté comme un processus, une tendance (terminaison en -tion) ?