Le rôle de la nature dans la fabrique de la ville

 A. Politiques urbaines et nature

Aperçu historique de la relation ville-nature à Lyon

La mise en valeur des aménités naturelles de Lyon et la prise en compte de la nature par les politiques urbaines sont anciennes. La création du parc de la Tête d’Or en 1858 est révélatrice d’un souci de la municipalité de l’époque d’offrir à la population urbaine lyonnaise un large espace naturel aménagé pour la détente et les loisirs. Pendant la première moitié du XXe siècle, des politiques modernistes et hygiénistes sont à l’origine de l’apparition de quartiers sur le modèle des cités-jardins, comme celui des Etats-Unis, dans le 8e arrondissement de Lyon. La priorité est ensuite donnée dans l’après-guerre au développement de grands ensembles et de banlieues pavillonnaires, se traduisant par un étalement urbain en périphérie vers et autour des villes nouvelles telles que l’Isle d’Abeau. Cette extension, qui se fait au détriment des espaces agricoles périurbains, a été largement critiquée, à Lyon comme dans d’autres villes, et l’on observe depuis les années 1990 un renouvellement de la façon de faire la ville, caractérisé par une meilleure prise en compte des enjeux environnementaux et écologiques. La nature est systématiquement mise en avant dans les grands projets urbains et il s’agit désormais, dans le cadre notamment des projets de trames vertes et bleues, de faire rentrer la nature dans la ville, substituant un modèle radial de pénétration de la nature en ville au modèle de ceinture verte périurbaine qui prévalait jusqu’alors.
Cependant, à quelles logiques obéit cette attention renouvelée à la place de la nature en ville ? Au-delà de préoccupations environnementales, remettre la nature au centre des politiques urbaines traduit d’autres objectifs, d’ordre politique et économique. Il semble en effet que la nature, tant réelle qu’idéelle, soit devenue depuis les années 1990 un élément instrumentalisé dans le discours politique lyonnais, servant des stratégies de compétition politique et économique à l’échelle nationale et européenne.

La nature au service des ambitions politiques et économiques lyonnaises

Cette construction d’une « signification hybride » de la nature dans les politiques urbaines lyonnaises depuis les années 1990 est particulièrement bien mise en évidence par Inès Méliani et Paul Arnould (2012) à partir d’une analyse de la presse institutionnelle. Un renouveau d’intérêt pour la nature apparaît tout d’abord dans les réalisations du mandat de Michel Noir (1989-1995). La création de la mission « Ecologie urbaine », aujourd’hui rattachée à la Délégation Générale au Développement Urbain, traduit cette ambition de repenser la place de la nature en ville. Cette préoccupation réaffirmée pour la nature se manifeste notamment par un souci de préservation de l’environnement naturel de l’agglomération lyonnaise et de sites tels que les îles de Miribel-Jonage ou le massif des Monts d’or classés en sites « inaltérables ». Préserver ces espaces naturels périphériques s’inscrit cependant dans une stratégie plus large de préservation du cadre de vie, dans un contexte de concurrence européenne pour attirer emplois et activités de haut niveau.
La mise en valeur des aménités naturelles de la ville et de la région lyonnaises au profit d’une stratégie de développement économique et de rayonnement international devient particulièrement manifeste sous les mandats de Raymond Barre (1995-2001) et de Gérard Collomb (2001-2009). Le lancement du projet Confluence en 1995, qui mobilise des arguments inspirés du développement durable et repose sur la revalorisation des aménités naturelles du confluent, est révélateur de l’instrumentalisation de la nature dans les grands projets urbains dont l’ambition affichée est d’accorder à Lyon une place distinctive dans le système de villes français et européen. Il s’agit pour Raymond Barre de « faire entrer Lyon dans le troisième millénaire » ce qui suppose une stratégie de distinction : « si Lyon abandonne le projet du confluent, elle redeviendra une petite ville de province » .
D’une nature « opportunité » à une nature « alibi » au service d’ambitions économiques et politiques, force est enfin de constater que Lyon fait la part belle à la nature dans sa stratégie de communication. Le label « Lyon, ville équitable et durable » créé en 2010 participe ainsi de cet affichage d’une prise en compte des enjeux environnementaux, dans le cadre plus général du développement durable . Quant au discours institutionnel développé dans la Charte de l’arbre du Grand Lyon, il fait des arbres, « voisins du quotidien », les vecteurs d’une nouvelle façon de faire la ville mêlant préservation de l’environnement, bien-être collectif et enjeux économiques. Au-delà d’une revalorisation de la place de l’arbre et de la nature en ville, il s’agit de promouvoir une « nouvelle culture urbaine » .

B. Nature en ZAC : le végétal au service des projets de « ville durable »

Alors que le développement durable est à l’agenda des politiques urbaines en Europe, Lyon ne fait pas exception à la règle. Parmi les grands projets révélateurs de cette nouvelle injonction à la « ville durable » à Lyon, la ZAC Confluence représente un cas d’étude intéressant pour comprendre les enjeux mais également les limites de cette nouvelle manière de faire la ville. Si le développement urbain durable ne se réduit pas à la seule question de la nature en ville, comment la dimension naturelle ou environnementale est-elle intégrée à des projets tels que Confluence ?

Confluence : les ambitions durables

« La ville en bonne intelligence », titre le troisième numéro du Journal de la Confluence, accompagnant l’exposition ouverte en juin 2013 à la Maison de la Confluence qui présente une rétrospective des phases réalisées du projet et les ambitions des réalisations à venir. On retrouve dans cette présentation d‘une ville « intelligente » les différentes composantes incontournables de tout projet s’inspirant du développement durable (Veyret et Le Goix, 2011). Labellisé Quartier durable WWF en 2010, Confluence est présenté comme un quartier durable dans la lignée des éco-quartiers expérimentés à l’étranger tels que Bedzed à Londres ou Sesimbra à Lisbonne. Son caractère durable est guidé par 10 objectifs mis en place avec l’ONG WWF au croisement des trois dimensions écologique, économique et sociale du développement durable : zéro carbone, zéro déchets, mobilité durable, matériaux locaux et durables, alimentation locale et durable, gestion durable de l’eau, habitats naturels et biodiversité, culture et patrimoine local, équité et développement économique, qualité de vie et bien-être.
L’immeuble “Le Monolithe” et les jardins partagés constituent ainsi deux exemples de premières réalisations s’inscrivant dans cet agenda durable. Le Monolithe a été conçu comme un ensemble compact pour répondre aux « besoins de fonctionnalité et aux exigences environnementales » . Il satisfait les objectifs de mixités sociale et fonctionnelle en proposant dans un même bâtiment 152 logements (dont 44 en accession libre, 28 en PLI et 80 en PLS / PLUS ), 14 300 m² de bureaux (dont ceux de GDF Suez) et des commerces en rez-de-chaussée sur 28 200 m². Innovant également sur le plan architectural, il se distingue par son esthétique originale offrant à voir un « patchwork de couleurs », conséquence de la contrainte imposée aux architectes de n’utiliser chacun qu’un seul matériau (Fig. 1).

 

Fig. 1 : Confluence, cour intérieure du Monolithe. Elise Braud, 2013.

Par ailleurs, les jardins partagés entre les logements en cœur d’îlot (Fig. 2) ainsi que les espaces verts aménagés en bord de Saône sont présentés comme de nouveaux lieux de sociabilité pour les habitants, tout en privilégiant les mobilités douces en bordure de rivière et en incitant à la préservation de la biodiversité.
 

Fig 2 : Les jardins partagés de Confluence. Elise Braud, 2013.


Un éco-quartier face à ses limites

Le bilan provisoire de Confluence, dont les dernières phases sont toujours en cours de réalisation, s’avère cependant plus nuancé. Face aux objectifs de durabilité affichés, des problèmes se font jour et certains défis restent à relever.
Parmi les critiques adressées au projet Confluence, que l’on retrouve notamment dans la presse , figurent notamment des problèmes de malfaçon des constructions existantes, le manque de dynamisme d’un quartier sans réelle vie de quartier ou la fréquentation en deçà des prévisions pour le centre commercial déjà installé.
L’accessibilité représente encore un obstacle important au succès de Confluence. Si le quartier est désormais desservi par le tramway, il reste cependant toujours enclavé au sud de la barrière matérielle et symbolique que représente la gare de Perrache. L’amélioration des liaisons entre le sud de l’île et le reste de la ville au nord de la gare représente ainsi un défi majeur pour une meilleure insertion de Confluence dans le tissu urbain lyonnais.
Enfin, le prix moyen d’un logement à Confluence reste particulièrement élevé (4500€ le mètre carré contre 3700€ dans le reste de la ville) et permet de s’interroger sur la compatibilité affichée entre objectifs environnementaux et mixité sociale.

C. La nature en ville : accessible à qui ?

La nature en ville n’est pas également répartie et tous les habitants n’ont pas accès au même “patrimoine naturel”.

Catégories sociales privilégiées et nature en ville : des relations étroites

Les catégories sociales privilégiées entretiennent des relations étroites à la nature. Plus susceptibles de posséder leur propre coin de nature au sein d’un jardin privé, elles ont aussi été le premier public des espaces verts. Bénéficiant de plus de temps de loisir et d’argent, elles sont aussi celles qui sont le plus disposées à bénéficier de la nature en ville. Que dire du Jardin en Mouvement de l’ENS Lyon, jardin principalement destiné aux élèves de l’école et à son personnel et qui n’ouvre ses portes à un plus large public qu’à quelques occasions ? Si ce jardin se veut métaphore d’un espace socialement idéalisé, il n’en reste pas moins presque inaccessible, réservé à quelques utilisateurs privilégiés.
Le Conseil de développement du Grand Lyon reconnaît d’ailleurs les relations étroites qui unissent les catégories sociales privilégiées et la nature en ville et qui excluent les moins privilégiées. Lors de la séance d’information du 7 février 2013 a d’ailleurs été rappelé un des objectifs du Grand Lyon en termes de nature : l’équité territoriale. Pour y parvenir, des indicateurs comme un quota de mètre carré de « nature » par quartier et par habitant ont été proposés.

La nature, outil marginal de réappropriation des cités

Le quartier Mermoz, un des plus défavorisés de l’agglomération lyonnaise, connaît une rénovation urbaine depuis 2007. Alors que des bâtiments sont détruits et leurs habitants relogés, l’artiste Thierry Boutonnier propose quatre projets pour le quartier : accueillir des moutons, transformer un escalier en pigeonnier, faire de l’autopont qui divisait Mermoz un objet mémoriel au cœur du quartier et créer une pépinière urbaine. C’est l’idée de la pépinière qui crée le consensus et emporte l’adhésion. Le projet “Prenez Racines” est lancé en 2010. Des habitants du quartier s’engagent dans ce projet et parrainent chacun un arbre. Sont donc plantés 38 arbres par les parrains et marraines qui s’occupent de tout, du choix de l’essence aux soins à apporter aux jeunes pousses. Quelques meubles de jardin et des baignoires peintes par les habitants, récupérées dans les bâtiments destinés à être démolis, complètent le décor. Les arbres sont destinés à être replantés par la suite dans le quartier tout comme les habitants relogés à la suite de la rénovation urbaine. Si “Prenez Racines” est un projet initié par un artiste extérieur au quartier Mermoz, il a cependant vocation à être un outil entre les mains des habitants : par la nature et leur engagement dans cette pépinière, les habitants se réapproprient peu à peu leur lieu de vie, leur quartier car ils n’en sont plus les simples usagers mais les acteurs. Ce projet de nature participative est un projet enthousiasmant mais réduit : il n’y a que 38 arbres plantés pour seulement 38 parrains et marraines. Tous les habitants n’ont pas accès à la pépinière, à ce petit coin de nature dans un quartier où il n’y en a guère.
Le projet “Prenez Racines” considéré aujourd’hui comme une belle réussite a fait l’objet de reportages et de déclarations de la part du bailleur social qui s’occupe du quartier. Pourtant il semble que la question de l’introduction de la nature dans le quartier reste une question quelque peu ignorée par les autorités. Ainsi quatre objectifs – faire de Mermoz un espace exemplaire en matière de développement social et urbain, permettre la diminution de la pollution, améliorer l’offre de logements sur l’Avenue Mermoz et proposer de nouveaux services et des commerces spécialisés - ont présidé à la rénovation urbaine du quartier sans que jamais la nature ne soit mentionnée.