Le patrimoine balnéaire à Dinard : de l’émergence de la station balnéaire à la mise en place de la ZPPAUP

Dinard est né avec ce qu’Alain Corbin appelle la « naissance du rivage » [Corbin, 1988]. L’accouchement dura plus de trois quart de siècle. Une tentative de périodisation fine essaye de montrer la diversité des fréquentations, des types d’oisifs, des tourismes ‒ et en fin de compte des dix-neuvièmes siècles de Dinard, pour contrer l’image bien postérieure qui, au moment de l’émergence de la ZPPAUP, a voulu sanctuariser un passé idéalisé, un « beau dix-neuvième siècle » unitaire, contre les avanies de la contemporanéité. Cette approche plus historique tente de montrer ce que doit la notion de patrimoine, d’une part, à l’histoire, et d’autre part, au tourisme. En effet, patrimonialiser l’espace n’est pas un processus neutre : il reconnaît une certaine valeur, historique, esthétique, culturelle, mais aussi affective au bâti. Cependant, il ne s’agit pas seulement de sanctionner par un statu juridique la reconnaissance de ces valeurs préexistantes qui ont guidé la patrimonialisation. Paradoxalement, alors qu’elle veut sanctuariser l’espace, et le conserver en l’état, la patrimonialisation impose à l’espace de nouvelles valeurs, dont les répercussions ne sont pas seulement financières, mais traduisent une certaine vision de l’espace.

Dinard, station balnéaire d’un très long XIXe siècle (1836-1918)

L’émergence du tourisme

De l’estran à la grève, attrait du rivage et du pittoresque ― Avec les premiers étrangers venus s’installer à Dinard à partir de 1836, une révolution de perspective, qui s’étale sur tout le XIX siècle change le regard porté sur le rivage, espace auparavant à la fois vide et répulsif. L’espace où s’échouaient jadis les barques des pêcheurs pratiquant une petite pêche aux coquillages le long de la Rance notamment est devenu un espace de contemplation, un espace-paysage. Dans les gravures de la fin du XIXe siècle, à destination d’une clientèle aristocratique oisive, la grève devient un décor, et le rivage est donc doublement figé, comme paysage pictural est figé dans le pittoresque.

Ce goût du pittoresque, né du regard que porte l’étranger[19] sur la société locale vient recouper une tendance endogène : au tournant du XIX siècle, la Bretagne voit se développer le folklore, mouvement de conservation et de protection des traditions locales, que l’on estime menacées par la modernité et par l’uniformisation des mœurs.

Mais les termes de clientèle comme de tourisme sont encore impropres : la fréquentation du site reste très limitée et le peuplement du trait de côte, qui s’étoffe progressivement, reste néanmoins discret. Le lotissement des parcelles se concentre sur les pointes : la pointe de la Malouine, dans les années 1860, est vendue à un unique propriétaire, puis dans les années 1890, le Moulinet fait l’objet d’un lotissement. Au modèle de la propriété unique et immense succèdent des propriétés de plus petite taille, sans aucune régulation, et chacun des propriétaires réalise selon ses désirs les châteaux de bord de mer ― d’où l’éclectisme des styles architecturaux. La côte se densifie, une société aristocratique émerge. Cependant, le terme de tourisme demeure toujours impropre : il s’agit en réalité de villégiature reposant sur un chapelet de résidences estivales disséminées sur la côte et prisées pour le repos, la contemplation et l’air marin.

De la grève aux bains de mer, thermalisme et tourisme balnéaire ― Le succès de Dinard et son ouverture au tourisme ne démarrent réellement qu’avec un effet de mode, le thermalisme et les bains de mer, lorsque se développent des infrastructures d’accueil spécifiques, pour une population temporaire. L’attrait du site repose sur ses qualités esthétiques et ses vertus climatologiques, et désormais médicales.

De grande ampleur, ces aménagements de bains sont très coûteux : ils témoignent de l’existence à la fin du XIX siècle d’un engouement extérieur assez fort pour susciter le développement du thermalisme à Dinard. Cet effet de mode, loin de se cantonner à Dinard, sensible ponctuellement sur l’ensemble du trait de côte atlantique, notamment Biarritz et sur la Côte Fleurie, en Normandie.

Cette première forme de tourisme, médicale, se combine avec « l’attrait du rivage » développé tout au long du siècle pour devenir à la Belle Époque, un tourisme de plus large envergure. La station thermale devient une station balnéaire. Les installations thermales sont alors complétées par des infrastructures de loisir, qui cherchent à occuper une clientèle désœuvrée ― les casinos et la plage, désormais espace de promenade et de bains de mer.

C’est durant cet Âge d’Or que se construit la quasi-totalité du patrimoine architectural classé dans la ZPPAUP. Les villas du bord de mer s’inscrivent dans une logique de l’usage exclusif du rivage. Elles privilégient le panorama, d’où l’attrait pour les pointes qui permettent d’avoir une vue à 360 degrés. L’élitisme de réseaux de sociabilité et la recherche d’une contemplation esthétique de la nature invitent également à privilégier l’isolement, d’où une très grande dispersion des premières implantations et un comblement progressif des interstices. 

Une station aristocratique ― Si le terme de tourisme est plus légitime pour la Belle Époque, il ne s’agit en aucun cas d’un tourisme populaire. La fréquentation de Dinard est extrêmement sélective, réservée à une aristocratie, nobiliaire ou anoblie, internationale ou française, politique ou financière, à laquelle il faut ajouter les gens de lettres : Édouard VII du Royaume-Uni (1840-1910), Agatha Christie, les frères Lumières, la famille Hennessy....

Ces deux traits, cosmopolitisme et élitisme, marquent profondément le faciès architectural et édilitaire de la ville. D’une part, l’absence d’homogénéité entre ces différents types d’élites entraîne une certaine rivalité et l’émulation sociale se traduit par émulation architecturale, dans une surenchère ostentatoire.

De 1836 à 1914, la fréquentation de Dinard s’est étoffée et modifiée. En effet la vogue des châteaux se poursuit ― achat d’un terrain pour s’y faire construire un château, ensuite intégré dans un patrimoine familial transmis d’une génération à l’autre ; mais elle est concurrencée par des formes moins imposantes : villas, manoirs, etc. Et surtout, la fréquentation hôtelière progresse.[20]

Éclectisme architectural

Pastiche des siècles antérieurs ― Siècle bâtard[21], qui va chercher sa légitimité dans les siècles antérieurs, le XIXe siècle compulse les styles antérieurs. L’engouement pour le Moyen Âge se traduit par la castellisation[22]ou par le recours au gothique ; la vogue du romantisme entraîne une multiplication des fleurons, des accolades, des élévations purement esthétiques.

Toutes les périodes historiques se mélangent. La brique permet notamment la synthèse entre le style Louis XIII et l’influence anglaise. L’engouement pour le style néo-Louis XIII vient à la fois de la légende dorée historique ― ce sont les dernières heures de la noblesse à la fois fière, indépendante du roi et assez riche pour pouvoir participer à la monumentalisation ; du matériau utilisé, la brique, moins coûteuse et plus adaptée au confort moderne. Pour réduire les coûts, les pierres de taille servent à mettre en valeur les lignes, mais la brique domine.

Mais surtout, le style inspiré de l’époque Louis XIII plaît par son ostentation. En incarnant le style français, il permet aux élites nouvelles et étrangères, à la recherche d’une légitimité, de s’inscrire dans une tradition, un patrimoine, métonymie d’une éthique et d’une lignée nobiliaire.

Le XIXe siècle de Dinard le transforme en une architecture d’orgueil. On reprend et multiplie les nombreux volumes et les pentes marquées, accentue les ornements, avec les balcons, les ouvertures, les orielles. Au-delà du pastiche s’élabore un style propre, répondant à un projet social, politique. Cette architecture entretient avec les siècles précédents une relation ambivalente, ‒ s’inscrire dans une tradition, tout en rompant avec les codes architecturaux qui ont prévalu pour les siècles antérieurs, l’unité de style et de ton.

Acculturation et influences extérieures ― Parallèlement, les influences extérieures enrichissent le faciès architectural de la ville. L’influence anglaise est considérable sur le plan architectural : château néo-Tudor, villas néo-normandes, manoir, semi-detached houses, emploi massif de la brique rouge, recours aux bow-windows ; mais aussi sur le plan édilitaire. Les Anglais furent à l’origine des premiers investissements dans les infrastructures balnéaires. Autre preuve du dynamisme et de la richesse de la petite colonie anglaise, la construction de l’église anglicane fut entièrement privée.

À partir de la Belle Epoque, la fréquentation se diversifie : si les Anglais continuent de jouer un grand rôle dans l’animation de la station, avec la création du tennis, les élites françaises se font de plus en plus nombreuses.

Ces deux sources d’inspiration, le passé et l’extérieur, ne sont pas exclusives l’une de l’autre. Ainsi, des phénomènes complexes se jouent sur plusieurs générations de propriétaires. Par exemple, le manoir libanais est construit en 1890 dans un style très classique, par un banquier libanais qui y engouffra une partie des capitaux délictueux de sa fortune fulgurante. Les frontons courbés, de facture très classique, relève d’une logique d’acculturation. Lorsque le manoir est repris par son fils, dans les années 1910, ce dernier fait surélever l’ensemble d’un étage, et ajouter des clochetons sur les fenêtres. À la logique de légitimation se substitue une logique d’ostentation.

Éclectisme du style balnéaire ― L’éclectisme du style balnéaire vient donc autant des éléments récupérés de divers styles antérieurs, que de l’inculturation des influences étrangères, due à la fréquentation cosmopolite des lieux. Cette diversité tend à être gommée par la ZPPAUP, qui sanctuarise une partie du territoire de la commune et rassemble sous le concept de patrimoine balnéaire des influences très diverses.

Or, la taxinomie de l’histoire de l’art souligne bien la difficulté à caractériser ce style. L’architecture balnéaire est un concept géographique : à défaut d’unité historique ou formelle, il fait référence aux prémices du tourisme balnéaire, aux châteaux de bord de mer, appartenant à une grande aristocratie, cosmopolite et très riche.

C’est donc en grande partie par contrecoup que s’est construit la notion de patrimoine à Dinard. Or, la patrimonialisation de l’espace siècle fut contestée pour les audaces de ces merveilles, folies de bord de mer, qui faisait alors figure de nouveauté radicale et d’excentricité, propres à ces étrangers originaux venus prendre des bains de mer. 

Dinard après l’Âge d’Or, quelle station pour quel tourisme ?

Le temps de l’abandon, le temps des destructions

Le coup d’arrêt de la Grande Guerre ― Si la crise de 1931 a marqué dans les esprits la fin brutale de cet Âge d’Or, en réalité, la Grande Guerre avait déjà porté un coup fatal à Dinard. À partir de 1931, se conjuguèrent d’une part, l’hémorragie de capitaux due à la crise financière de 1929 qui ne touche la France qu’avec retard, le retrait consécutif de toutes les grandes familles internationales, et, d’autre part, la chute de l’Empire britannique, entraînant la ruine puis le départ des Anglais qui avaient fait la vitalité du site depuis son origine.

La première guerre mondiale a par ailleurs sonné le glas de la vieille aristocratie et des rentiers et ruiné certaines grandes fortunes de la Belle Epoque. Les élites qui avaient fait Dinard sont durement touchées : il y a bien quelques nouvelles fortunes de guerre qui s’installent, en particulier, la famille Mond, industriels ennoblis en 1918 pour leur effort de guerre (travaux sur la poudre à canon). Mais ces installations ponctuelles ne suffisent pas à compenser les faillites. Dès 1914, la vente de terrain et le lotissement connaît un ralentissement significatif. En 1924, Lady Sassen construit le dernier château de bord de mer. Le parc est arboré avec des espèces de l’Exposition Coloniale de 1931, mais ne sera jamais utilisé par la propriétaire. Symboliquement, cet épisode représente doublement la fin d’un monde. Signe de la restriction du foyer touristique émetteur, les dernières parties loties le sont par des gens du pays. Yves Aymard impose ainsi la marque du néo-régionalisme[23].

Le faux sursis des Années Vingt ― La conjoncture historique générale négative ne fait donc qu’accroître un essoufflement interne du site. Les vues les plus belles sont loties et aménagées depuis longtemps, et la recherche d’espace fait préférer l’expansion périphérique à une densification de l’anse centrale. Mais ces quartiers nouvellement urbanisés, plus périphériques, moins prestigieux, mal reliés au centre, et bénéficiant de moins investissement, montrent déjà que l’aura de Dinard est parvenu à un point maximal indépassable.

Cette stagnation de la construction privée dans l’entre-deux-guerres reflète l’essoufflement progressif de l’Âge d’Or. En revanche, sur le plan de l’infrastructure, c’est le temps des réalisations de prestige, avec la construction du casino Art Déco Balneum, et d’une folie palladienne pour remplacer la Tour Cristal, dont la lumière parasitait celle des phares et gênaient la manœuvre des bateaux à l’approche du port. La situation des Années Vingt est donc paradoxale : elle donne l’impression d’un apogée de la station au moins édilitaire, alors même que le déclin est déjà amorcé.

L’anémie prolongée, des années 1930 à la fin des années 1970 ― Le manque de clientèle et d’entretien, la fermeture progressive des hôtels, conduit peu à peu à la dégradation des bâtiments, d’autant plus inexorable qu’elle s’accompagne d’un désintérêt total pour le bâti. On ne perçoit pas alors leur valeur architecturale comme valeur patrimoniale.

Après la crise des années Trente, vient la guerre : aucun espoir de retour n’est possible. Le temps du tourisme de masse ne correspond pas au type de tourisme sur lequel s’était construit la réputation de Dinard. La station passe à côté de cette nouvelle vague. La crise est profonde : la clientèle anglaise a définitivement disparu, la décrépitude des bâtiments empêche d’attirer une clientèle nouvelle, et ce, dans un contexte général de désamour pour ces plages au nord de l’Atlantique.

Dans la première moitié des années 1980, le maire tente brièvement d’adapter Dinard à un tourisme de masse : il fait alors construire une piscine olympique sur le front de mer, à la place du Balneum, et un palais des congrès, dans le style de l’architecture industrielle du temps. Mais ces efforts se soldent par un échec complet. La politique de la municipalité change alors du tout au tout pour s’orienter vers une démarche plus sélective, avec la création, en 1984 de la ZPPAUP.

Il semble en effet aux acteurs qu’il y ait urgence. Les bâtiments de l’Âge d’Or jugés dispendieux et inutiles ont été peu à peu détruits. La vague de destruction est amorcée à partir de 1977 et concerne en réalité quasi-exclusivement le front de mer, seul à être touché par une forte pression foncière. Partout ailleurs, les hôtels sont transformés en immeubles d’appartement, les villas immenses passent en régime de copropriété, d’anciennes résidences secondaires sont transformées des résidences principales. Cette multiplication des transactions contraste avec la stabilité des patrimoines au temps de la prospérité. La partition des héritages et la réduction de l’offre hôtelière soulignent clairement une chute du niveau de vie global. 

Recomposition démographique : renouvellement, sclérose ou évolution des temps ?

Mutation de la clientèle touristique ― La clientèle touristique est devenue essentiellement nationale. La proportion d’Anglais a été très fortement réduite. Ils se sont retirés de la Manche, pour investir dans d’autres régions touristiques françaises, notamment le Sud-ouest. En bord de mer, les propriétaires sont essentiellement des Parisiens ou des urbains des grandes villes régionnales (Rennes).

Le rayonnement touristique de Dinard s’est donc fortement réduit. La station a perdu son rôle de pôle attractif et est proche des autres stations balnéaires de la Manche, voire davantage régionale. De petite taille, elle souffre de son isolement, par comparaison avec la dynamique de la Côte Fleurie. Les pratiques touristiques restent des pratiques élitistes, autour de la navigation de plaisance, du golf de Saint Briac et des tennis.

Certes, les flux de tourisme seraient, selon Patrick Paroux, en partie dynamisés par la proximité du petit aéroport. Mais il y a une solution de continuité entre les investissements de la fin du XIXe et de la fin du XXe siècle. La ville n’est plus adaptée aux formes actuelles de tourisme et surtout, à la clientèle habituelle de la Bretagne, plutôt familiale. Enfin, pour le tourisme élitiste, elle n’a cependant pas le renom et le bassin de recrutement de La Baule ou de Deauville.

Résistance de la grande villégiature ― Cependant, le régime de la propriété et de la résidence secondaire reste majoritaire . La partie qui résiste la mieux à cette déprise est en effet le tourisme de villégiature. Ce sont toujours les villas du bord de mer qui font le cachet de Dinard. Les châteaux restent la propriété des grandes élites économiques (présence continue des Hennessy depuis la Belle Epoque) ou sont transformées en société civile immobilière. Mais la résistance s’est faite au prix d’une forte restructuration interne du milieu, en se rétractant et en changeant de main. Pour se stabiliser, cette société s’est repliée sur elle-même et sur ses réseaux de sociabilité, qui tente de restaurer l’élitisme ancien par une pratique exclusive des lieux privés, se retirant de l’espace public [Pinçon et Pinçon-Charlot, 2007]. Le contrôle sur le marché immobilier, extrêmement fermé, ‒ la quasi-totalité des biens étant prévendus, en est une preuve particulièrement frappante.

Recomposition du parc de logements ― Le patrimoine bâti a fait l’objet d’évolutions, pour s’adapter aux nouveaux besoins des résidents. Les demandes d’adaptation sont essentiellement de deux types : les transformations nécessaires à l’aménagement d’une résidence secondaire en résidence principale et l’adaptation de bâtisses du XIXe siècle aux exigences de la modernité du XXe siècle. Il s’agit notamment de la fermeture des bow-windows vitrés, des demandes de petites extensions pour gagner de l’espace de plain-pied ou d’une modernisation de l’isolation.

Émanant d’une population plus âgée, certaines de ces demandes[24] montreraient certains signes de l’anémie économique et démographique de la ville, une ville vieillissante, tirant ses revenus de la rente du tourisme et de la présence de retraités à haut niveau de vie. En réalité, les menaces de transformation du bâti les plus nombreuses viennent de l’évolution globale des sociétés occidentales et notamment de l’automobile : l’un des grands objectifs lors de la création de la ZPPAUP était d’éviter, sur les terrains des villas classées, la bétonisation du site par la création de parking et de garages.

La ZPPAUP, instrument de patrimonialisation

Prise de conscience du bâti comme patrimoine ― Attribuer une valeur patrimoniale au bâti dépend moins de l’époque d’édification que de l’époque du classement. Un temps long s’écoule nécessairement entre ces deux moments, pour donner un poids historique et une légitimité culturelle au bâtiment : la conception traditionnelle du patrimoine est toujours une forme de valorisation du passé[25]. La patrimonialisation repose elle-même sur des effets de mode. Ainsi, la ZPPAUP se construit sur la valorisation du pastiche, de l’Art Déco, et concède une valeur esthétique et historique à des bâtiments que l’on avait pourtant commencé à détruire.

Ainsi, les nombreuses destructions de 1977 ont provoqué une sorte d’électrochoc chez les Dinardais : face à la menace d’un renouvellement du tissu urbain, ils ont commencé par classer les lieux symboles d’une grandeur disparue : la plage de l’Ecluse avec le casino Barrière, les cabines de bain. La crise ressentie dans le présent fait prendre conscience de la nécessité de préserver les vestiges de ce qui appartient désormais au passé.

La logique de préservation s’inscrit donc contre une menace. Le classement positif s’accompagne d’un dénigrement des formes architecturales contemporaines. Le patrimoine un objet artificiel né d’une sélection dans le tissu bâti. Au sein du périmètre, une césure se crée entre ce qui est classé et ce qui ne l’est pas, et le principe du classement dépend de la reconstitution du passé dans l’imaginaire du présent. Comment qualifier le patrimoine ? Est-ce la tradition, l’époque de construction, une certaine forme, un certain type de matériau, de réalisation, ou le document d’époque ? Le patrimoine a tendance à se définir en creux, comme tout ce qui doit être protégé contre les agressions modernes. 

Sanctuarisation ou muséification ― Cependant, en sanctuarisant l’espace, on le confisque à l’Histoire. Le principe de reproduction à l’identique fige un état du bâti à un moment donné, sur des critères souvent reconstitués. L’inconvénient de cette conservation très stricte est d’interdire toute évolution d’une zone qui s’était distinguée par sa grande liberté des styles et sa créativité, par sa capacité à faire du nouveau avec de l’ancien, en transformant le sens des emprunts qu’elle faisait aux styles antérieurs (cf. supra).

La sanctuarisation de l’espace se traduit par une uniformisation de la zone protégée. Les villas classées au sein de la zone protégée constituent un idéal type sur lequel s’alignent les autres constructions retenues dans la zone, mais non classées. Patrick Paroux souligne clairement leur fonction de modèle. À l’intérieur du périmètre de protection, il y a quasiment un degré de préconisation identique pour les villas non classées. On cherche à réemployer les matériaux traditionnels - enduits conformes, zinc - et à redonner aux maisons leurs couleurs d’origine - beige, ocre, marron clair. Fixation et uniformisation tendent vers une certaine essentialisation du patrimoine bâti. Dinard, carte postale de la station balnéaire typique, de l’autrefois, dont ne sait pas très bien s’il renvoie à la fin du XIXe siècle, à la Belle Époque ou aux Années Vingt.

La patrimonialisation n’est pas étrangère à une démarche de mythification pour une ville dont l’attractivité touristique pose aujourd’hui problème.

Implication socio-économique de la patrimonialisation ― L’argument culturel et historique qui justifie la patrimonialisation est ambigu : c’est un argument pour participer au tourisme de masse, en tentant de compenser par des aménités culturelles la difficulté d’accès et l’image « négative » d’une station huppée, voire fermée ; il s’inscrit dans une logique de démocratisation de la station, autour de la notion de patrimoine historique commun. Mais en même temps, en exaltant l’histoire d’une sociabilité sélective et d’un usage exclusif des lieux, la patrimonialisation pérennise et accentue sciemment cette image d’un lieu privilégié, préservé et réservé [Pinçon et Pinçon-Charlot, 2007].

Comment évaluer, dans cette gestion globale de son patrimoine par la ville, ce qui relève d’une politique touristique à large spectre, et ce qui parallèlement, tend à renforcer une logique d’exclusivité et d’exclusion, au profit de la jouissance exclusive d’un patrimoine culturel qui reste le bien privé d’une minorité entendant faire respecter son droit de propriété ? L’instrument de la ZPPAUP et son application dan le champ touristique montrent l’articulation conflictuelle entre démocratisation du patrimoine culturel commun et clubbisation.

[19] Ceux qui ont
découvert Dinard sont d’abord des déracinés de
l’Histoire, enracinement des prisonniers anglais des guerres
napoléoniennes, installation des nobles français
émigrés lors de la Révolution qui reviennent avec
des modes de vie anglais.

[20] On peut
dès lors parler d’une réelle clientèle
touristique : le rapport à l’espace change
radicalement, car il est monétarisé et n’est plus
obligatoire, avec la possibilité théorique d’aller
voir ailleurs. En pratique, cette clientèle touristique reste
très fidèle et ce changement dans les pratiques spatiales
correspond pas avec une rupture sociologique dans la
fréquentation : il s’agit toujours d’une
aristocratie privilégiée et les mêmes réseaux
de sociabilité se reforment chaque année au sein des
hôtels, contribuant à fixer cette population. On perd
cependant la notion patrimoniale et transformationnelle : la
fréquentation touristique se réduit à
l’échelle d’une vie, voire d’un moment de la
vie.

 

[21]Extension de
la notion employée en littérature par Marthe Robert pour
caractériser une grande partie de la littérature du XIXe
siècle, dans Origine du roman et roman des
origines.

[22] La
castellisation désigne l’intégration
d’éléments architecturaux typiques de châteaux
forts, remparts, créneaux, tours, représentés en
miniature dans un but ornemental.

 

 

[23] En refusant
le style « parisien » de
l’entre-deux-guerres, il cherche à renouveler
l’architecture balnéaire, en la rendant à la
tradition locale, dont il perçoit cependant la disparition
irréductible, selon ses propres termes :

« […] sans tomber dans les bigoudeneries de
pacotille »
.

[24] Du fait de
leurs difficultés de mobilité, celles-ci cherchent à
gagner de l’espace de plain-pied, en ajoutant de petites
dépendances, alors qu’en contre-partie, les étages
sont sous-utilisés.

[25] Ce
n’est qu’à partir des années 1980 que se
développe l’idée d’un patrimoine
contemporain, qui valorise les formes architecturales du
présent : les colonnes de Buren, la pyramide du Louvre.
Cependant, ces formes de valorisation restent minoritaires, et
généralement liées à fort volontarisme
politique (commandes d’Etat).