Le journal de(s) l’opposition(s)

La Plaza de Mayo n’appartient pas qu’au gouvernement ou à la municipalité. Toutes les manifestations, tous les rassemblements s’y retrouvent, et on peut y voir un concentré de la vie politique argentine, et des thèmes majeurs qui préoccupent la société.

C’est par exemple sur cette place qu’ont eu lieu les plus violentes des émeutes lors de la crise économique de 2001, puisque les manifestants pouvaient s’adresser en même temps à la présidente, au ministre de l’Économie, et à la plus puissante banque du pays. L’ex-président De La Rua a décrété une présence policière permanente, et les grilles anti-émeutes sont toujours en place, témoignant de la violence de la crise, mais aussi de la régularité des manifestations à cet endroit : en moyenne, trois par semaine !

 

Grilles anti-émeutes. En arrière-plan, la Pyramide de Mai (Source : D. Besnard-Javaudin)

 

Assez ironiquement, ces grilles anti-émeutes servent de support aux réclamations : elles sont couvertes de tags évoquant des sujets sensibles et peu consensuels, comme celui, récurrent, de la légalisation de l’avortement.

 

 

Tag réclamant la légalisation de l’avortement, émanant du collectif féministe Las Rojas (D. Besnard-Javaudin)

 

 

La place est également un des lieux d’affichage de prédilection du journal la Poderosa (nommé ainsi en hommage à la célèbre motocyclette du Che). Ce journal, considérant que le processus judiciaire officiel ne va pas assez vite, s’attache à dénoncer les responsables de la dictature au grand jour, et à exiger des procès pour ceux qui n’ont pas encore été inquiétés .

 

Campagne d’affichage de La Poderosa (Source : D. Besnard-Javaudin)

 

La crise économique, l’avortement, les procès de la dictature ne sont que des exemples parmi d’autres qui montrent comment les principaux problèmes de la société argentine viennent s’incarner sur cette place. Mais si l’opposition vient largement s’y manifester, on assiste parfois à des oppositions, des affrontements qui viennent tout naturellement s’exprimer sur ce lieu central du pays.

Ainsi on a l’exemple frappant de ces foulards blancs stylisés sur le sol. Ils représentent l’inlassable ronde des Mères de la Plaza de Mayo, qui dès le début de la dictature, se mirent à marcher en rond devant le palais présidentiel pour réclamer la vérité sur la disparition de leurs enfants. Ces femmes défilent encore tous les jeudis, aujourd’hui non plus dans une optique d’opposition mais de commémoration. Mais sur le même sol, on trouve également les tags bleus des familles des généraux et militaires de la dictature. Elles défilent tous les mardis, et continuent à prétendre que ces disparus furent victimes du terrorisme.

 

Tags des mères des disparus et des familles de militaires...

…le tout à 1m50 d’intervalle !

 

Il est d’ailleurs intéressant de noter que l’occupation physique de la Plaza de Mayo par les mères des disparus a d’abord relevé d’un acte d’opposition, de résistance. Aujourd’hui, ces femmes manifestent encore tous les jeudis en commémoration, et leur action s’intègre parfaitement dans le consensus national créé par les présidents Nestor et Cristina Kirchner autour de la mémoire des victimes de la dictature.

 

Ces observations peuvent être synthétisées par un croquis :

 

 

 

Des familles de militaires aux familles des disparus, les extrêmes les plus opposés sont donc présents sur la Plaza de Mayo. Vitrine des institutions, mais aussi haut lieu de manifestation de l’opposition, cette place est bien un véritable journal à ciel ouvert, qui donne un aperçu de la vie politique et sociale de l’Argentine. Interface entre l’état, la ville de Buenos Aires, et le simple passant, cette place est un lieu d’expression. S’y manifester, que ce soit par une occupation physique ou symbolique par le biais d’affiches et de tags, relève d’un véritable enjeu.