Le Village : un territoire à part

 Etymologiquement un "quart" de la ville, le quartier est une subdivision de l’espace urbain aux limites plus ou moins nettes. Son individualité peut tenir à son histoire, à son bâti, à sa population... Dans le cas du Village, on a clairement affaire à un espace historiquement délimité.

S’étirant sur environ deux kilomètres de la longue rue St-Catherine, entre la rue Berri à l’ouest et l’avenue Papineau à l’est, le Village est l’un des plus grands quartiers gay au monde. Il est l’un de ces quartiers gay des villes nord-américaines, emblématiques des difficultés et de la réprobation rencontrées au cours des années1980. C’est en effet à cette époque que les homosexuels de Montréal ont commencé à se rassembler dans la rue St-Catherine, à l’est du centre-ville, se concentrant ainsi pour mieux s’affirmer. Ce mouvement a été initié par l’implantation dans la rue de plusieurs commerces gay, autrefois situés plus près du centre. L’un des pionniers fut le magasin d’érotisme gay Priape, installé en 1974, à présent un commerce emblématique du Village.

 

Source : D. Besnard-Javaudin

Aujourd’hui, si les gays et lesbiennes sont présents dans tous les quartiers de la ville, le Village reste pour eux un lieu de résidence privilégié. On trouve dans ce quartier la plus grande concentration de commerces et services destinés à la communauté LGBT, même si là encore on peut en trouver ailleurs en ville : des magasins d’érotisme , des saunas (cinq des dix saunas pour hommes de Montréal sont situés au Village), des bars (sur la photo, le GI Joe) et cabarets avec spectacle de Drag Queens.

Le Village est donc un quartier spécifique de Montréal. Née d’une histoire douloureuse, son identité particulière est aujourd’hui affirmée par toute une série de symboles : des drapeaux arc-en-ciel, des slogans aux fenêtres, aux lampadaires… qui fleurissent en nombre lorsqu’on entre dans le quartier, et qui en disparaissent à la sortie, matérialisant ainsi très nettement les limites du quartier. Tous ces symboles donnent au quartier une grande visibilité et font de ce lieu un espace approprié par la communauté LGBT, un "espace d’affirmation collective" selon l’expression de Franck Remiggi[1], et donc, un territoire.

 

Source : D. Besnard-Javaudin

Territoire bien délimité, îlot dans la ville, le Village possède bel et bien les caractéristiques d’un village, d’une petite ville au sein de Montréal. Ainsi, des éléments urbains spécifiques du village y sont réemployés : on y trouve par exemple un lieu de mémoire aux victimes du sida : il s’agit d‘un lieu de recueillement et de mémoire pour la communauté, comme peut l’être le monument aux morts sur la placette d’un village.

 

Mémorial aux victimes du sida (Source : D. Besnard-Javaudin)

A ces marqueurs spaciaux du territoire correspondent des organismes et des administrations spécifiques. La communauté LGBT a ainsi mis en place, au fil des années, une multitude de services propres, juridiques, sociaux, de santé... Ainsi, les entrepreneurs du quartier sont représentés par la Société de Développement Commercial (SDC) du Village, formée en 2006. Autre exemple d’organismes propres au quartier, l’existence d’une presse spécifique comme la revue La Voix du Village, distribuée jusqu’en 2005 et surtout Fugues, le principal média de la communauté LGBT au Québec, dont le siège social se trouve au Village.

Cette volonté de la communauté LGBT d’affirmer le Village comme un territoire avec une identité propre peut être analysée à travers un exemple en particulier : celui du site internet du quartier (http://www.unmondeunvillage.com/). Sur ce site, on trouve une rubrique « Commerçants », listant les bars, restaurants, hôtels, mais aussi les sex-shops et autres magasins d’érotisme. Une autre rubrique, « Événements », liste, quant à elle, les expositions, installations, projections de courts-métrages et autres manifestations artistiques, avec un onglet « A ne pas manquer cette semaine dans le quartier... ». Ce site permet donc de favoriser une vie de quartier dynamique et communautaire.

Mais cela va plus loin : la page d’accueil s’ouvre sur cette phrase « Au Village, nous croyons... », suivie d’une déclaration enthousiaste prônant un certain nombre de valeurs : liberté, ouverture, diversité, épanouissement de soi... Il s’agit d’un manifeste rédigé en 2005 par Guy Corriveau, un des initiateurs de la SDC. Ce texte est un appel à l’amour et à la tolérance, et il définit une véritable philosophie et donc une identité bien spécifique à ce quartier. On retrouve d’ailleurs des extraits de ce manifeste un peu partout dans le quartier, sous forme de tags, de banderoles, ou d’installations artistiques. 

 

Mais si le Village fait territoire, le nom du site « Un monde, un village » nous invite à nous interroger sur le fait que, si le Village forme un monde à part, il ne se coupe pas pour autant du reste de la ville ou du monde.

 



[1] Professeur de géographie historique et culturelle à l’Université du Québec à Montréal, co-directeur de l’ouvrage « Sortir de l’ombre ».