Le Plan Lumière : un art lyonnais de faire la ville

L’histoire de la lumière à Lyon montre que, de façon assez classique, les premiers enjeux de l’éclairage urbain ont été d’ordre sécuritaire et publicitaire (Deleuil, 1994). C’est dans un contexte de décentralisation et de renforcement du pouvoir des collectivités locales, de crise économique et de coupes budgétaires, d’arrivée de l’éclairage au sodium, mais surtout de hausse des considérations esthétiques dans les politiques d’aménagement que l’on voit se substituer la « lumière urbaine » à l’éclairage urbain traditionnel à la fin des années 1980. On peut légitimement se demander en quoi les différents Plans Lumière de la ville de Lyon témoignent d’un tournant dans les pratiques d’aménagement – à savoir l’apparition de nouveaux enjeux, de nouveaux outils, et de nouveaux acteurs – à l’heure de la « ville festive » (Gravari-Barbas, 2000).

La lumière, nouvel enjeu de l’aménagement urbain

Le premier Plan Lumière a été mis en place en 1989 à la suite de l’élection de Michel Noir. Il s’agit d’un document conçu par le service d’éclairage public de la ville, apportant un certain nombre de recommandations bien qu’elles n’aient en soi aucune valeur prescriptive. C’est un élément de la « culture de la négociation » – présentée comme une caractéristique de Lyon par François Brégnac (directeur adjoint de l’Agence d’Urbanisme de l’Agglomération Lyonnaise) – entre acteurs publics et privés, et ce, malgré l’alternance politique, ce qui a permis la pérennité du plan. Ce premier Plan a permis de mettre en lumière 300 bâtiments architecturaux du centre-ville. Il a ainsi permis de redorer l’image du centre-ville. La Place des Terreaux, en réfection entre 1992 et 1994, apparaît en ce sens emblématique.

La place des Terreaux


Source : Brochure de la ville de Lyon

Laurent Fauchard, initialement éclairagiste pour une troupe de théâtre, a utilisé pour la Place des Terreaux un éclairage au sol pour mettre en relief la place et donner à voir de façon différente l’espace public (Ernandez, 2010). Emerge donc, au cours des années 1990, un « référentiel lumière » : il s’agit d’un cadre analytique général pour l’action, un guide à partir duquel la coopération et les échanges entre les différents acteurs (acteurs publics, entreprises, et artistes) s’organisent autour de la lumière urbaine. Le second Plan Lumière mis en place en 2004 constitue un changement quantitatif (extension à d’autres quartiers) et qualitatif (conception plus collaborative). L’enjeu n’est plus seulement l’embellissement des centres villes, mais la création d’« ambiance lumineuses » propres à chaque quartier. L’idée ici est autant de donner à voir la ville sous un jour nouveau que de changer son image de marque, tout en revalorisant des quartiers auparavant marginaux en témoigne la carte ci-contre.

Le nouveau Plan Lumière


Source : Agence d’urbanisme de la ville de Lyon

Cette carte, réalisée par l’Agence d’Urbanisme de la ville de Lyon, montre comment l’on est passé d’une simple mise en lumière du cœur historique de la ville (cercle rouge) à une diffusion à l’échelle de la métropole. Une place particulière a été accordée aux « grands sites de développement urbain », tel que le projet Confluence, en rouge sur la carte (cf. CR Confluence). Dans le même temps, de nouveaux acteurs émergent dans le cadre de l’Atelier Lumière mis en place par la ville. Il s’agit d’un lieu de rencontres et d’expérimentation entre acteurs publics et privés où se constitue une nouvelle compétence urbanistique qui formalise le référentiel lumière.

La lumière, nouvel outil de fabrique de la ville contemporaine

De façon évidente, la lumière est au cœur de la (re)création paysagère dans la ville nocturne qui, si elle n’est pas propre à Lyon, voit son travail ici particulièrement abouti. La lumière est ici au cœur de l’« esthétisation » (Gravai-Barbas, 2000) de certains quartiers de la ville, dans la mesure où elle est au service non seulement de l’embellissement de certains lieux mais où elle vise aussi à donner une cohérence territoriale à l’ensemble. Dans le second Plan Lumière, on observe en effet un travail sur les aménités naturelles du site telles que les collines ou les cours d’eau.

Les berges du Rhône


Source : brochure de la ville de Lyon

La réfection des berges du Rhône a été faite en 2007. Un halo lumineux bleu longe le cours d’eau tandis que le mobilier urbain a été modifié, renforçant leur rôle d’espace public de détente et de promenade conçu depuis le « Plan Bleu » de 1991. Au bleu du Rhône fait écho le vert de la Saône, permettant une ambiance propre à chaque cours d’eau. Dans le cas du développement urbain du quartier Confluence, la création paysagère se fait ici en amont, et la lumière est au cœur de la fabrique du quartier. L’Atelier Lumière a en effet conçu avec l’Agence d’Urbanisme de Lyon des espaces de promenades « lumineux » et l’ensemble des projets architecturaux ont été réalisés de concert avec le Service d’éclairage public de la ville.

La lumière, enfin, est au cœur des stratégies métropolitaines de la ville de Lyon. L’expertise gagnée par la ville permet d’inscrire la métropole lyonnaise dans des réseaux, et ce à plusieurs échelles. A l’échelle mondiale, le réseau Lighting Urban Community International (LUCI), créé en 2002, inscrit la ville dans un espace réticulaire global. Ainsi la ville a-t-elle mis en lumière les tours Petronas à Kuala Lumpur, le Palais de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg, ou encore la médina de Marrakech. A l’échelle de la région, le modèle du Plan Lumière se diffuse, comme en témoigne les aménagements effectués à Saint-Etienne dans le cadre du « Plan Couleur ». Plus que cela, c’est tout un secteur d’activité économique que l’on voit émerger dans le « cluster lumière » de 2008, redynamisant ainsi la ville de Lyon. En témoignent les nouveaux acteurs (« concepteurs lumières » qui aujourd’hui remplacent les « éclairagistes », artistes, et acteurs privés) qui travaillent en synergie, et les nouvelles formations (M2 Lumière à l’Université Lyon 2) qui voient le jour. L’analyse du Plan Lumière permet donc de mettre en exergue une compétence totalement intégrée à l’aménagement de la ville de Lyon et une pluralité d’outils portés par une coalition d’acteurs. C’est par ailleurs un élément majeur des stratégies de développement d’image de marque promouvant la ville dans la compétition interurbaine.

La fête des Lumières ou la mise en scène et en acte de la « ville festive »

D’une fête populaire tous les 8 décembre en l’honneur de la Vierge Marie depuis l’épidémie de peste de 1643, la Fête des Lumières à Lyon est devenue une fête internationalement connue, utilisée par les aménageurs pour transformer l’image de la ville, à la fois auprès des habitants, mais aussi à l’international. Les acteurs sont essentiellement la ville de Lyon, Lemat’ Electrique et EDF, mais ils ont su tisser un dense réseau de relation pour donner plus d’envergure à l’événement, avec des partenaires tels que Vinci, Le Grand Lyon, Philips, Toshiba, la Caisse d’épargne… Trois aspects paraissent essentiels dans la fête des Lumières : la dimension de subversion temporelle et spatiale qu’inscrit la fête dans le tissu urbain ; l’objet particulier qu’est la fête dans l’aménagement ; l’art comme « vitrine », soit pour légitimer des projets d’aménagement, soit pour exporter un savoir-faire. La Fête des Lumières apparaît comme un lieu de subversion temporelle et spatiale, où les codes se brouillent. La nuit s’illumine, les rues s’emplissent, les transports sont gratuits, le mobilier et l’espace urbain font spectacle et sont comme dé-fonctionnalisés : tout conduit à faire de la ville lors de la Fête des Lumières l’envers de la ville quotidienne. Le spectacle Le Musée des Illuminations place Kléber, accroît cette subversion temporelle de la fête, puisque le temps de la fête s’alourdit du poids des siècles et est réinscrit dans toute une histoire de la lumière à Lyon. Par les jeux d’ombre et de lumière, c’est aussi une subversion spatiale qui se produit, les places et monuments lyonnais étant tantôt illuminés de diverses façons, tantôt plongés dans l’ombre, ce qui participe d’une « mise en intrigue » (Pradel, 2007) du mobilier urbain. La route, espace dévolu aux voitures, devient le temps de la fête une scène enflammée, un espace détourné. Mais la subversion spatiale réalisée par la Fête des Lumières rencontre des limites. Les lieux qui polarisent les spectacles, les installations et le public, sont les lieux les plus emblématiques, comme la place des Terreaux, tandis que d’autre restent plongés dans l’ombre. Le contraste est grand entre les « pleins » et les « vides » que creuse la fête dans l’espace urbain.

Les aménageurs à Lyon se sont emparés de la fête des lumières comme instrument marketing. Cette instrumentalisation témoigne d’une volonté de présenter Lyon comme « ville festive » (Gravari-Barbas, 2000), et d’un art de faire la ville dans l’éphémère. La fête parce qu’elle s’inscrit dans un temps éphémère paraît peu propice aux velléités d’aménagement. Traditionnellement, le temps de l’aménageur est un temps long et il ne s’approprie pas facilement ce nouvel enjeu et objet qu’est l’éphémère (Pradel, 2010). En témoigne l’étalement dans la durée que connaît la fête des Lumières : alors que la fête populaire avait pour date le 8 décembre, la « fête-marketing » s’étale sur trois jours, pour des raisons à la fois d’organisation et de gestion des flux de personnes (les transports étant certes gratuits, mais insuffisants pour être à la hauteur de l’événement), mais aussi de rentabilité. Par ailleurs, se pose la question du détournement de la fête, lorsque l’aménageur s’empare de cet objet. Ici on peut légitimement se demander s’il s’agit d’un art de faire la ville, de la défaire ou, de manière plus nuancée, de faire la ville internationale et de défaire la ville quotidienne, la ville appropriée par les habitants. En effet, lors de la Fête des Lumières, il semble que la ville « disparaît » pour ses habitants, l’événement étant perçu comme porteur de nuisances, tandis qu’elle « apparaît », qu’elle se donnes à voir comme ville-décor, mise en lumière pour les visiteurs et les touristes, nationaux comme internationaux. Ainsi, dans un article de Rue89Lyon, la rédactrice en chef déclare : « On est un petit paquet de Lyonnais à prévoir de quitter la ville entre les 6 et 9 décembre, ou à programmer de rentrer plus tôt du travail ces soirs-là, si possible, pour ne pas avoir à fendre une foule aussi dense qu’un bloc de glace, déterminée à se rendre aux spectacles de la Fête des Lumières. » La fête des Lumières ne semble plus générer une appropriation identitaire chez les Lyonnais : à l’époque de la fête populaire, la plupart des balcons étaient ornés de lumignons, aujourd’hui, ils sont bien rares. La profusion de lumières orchestrée par les pouvoirs publics en partenariat avec les artistes aurait-elle éteint les flammes plus modestes des habitants ? On voit émerger des temporalités différentes et qui ne se superposent que très peu entre touristes et lyonnais, ces derniers élaborant des stratégies d’évitement pour participer à la fête, sans subir l’affluence, par exemple venir exclusivement le soir le moins fréquenté. Enfin, la fête des Lumières sert également de vitrine, qu’il s’agisse de légitimer des projets d’aménagement ou d’exporter un savoir-faire à l’international. En effet, les lieux « mis en lumière » sont non seulement des lieux emblématiques de l’histoire et de l’urbanisme lyonnais, mais également les lieux soumis à des opérations d’aménagement, qu’il s’agit de valoriser. Ainsi en est-il de l’installation Anamorphoses d’Hélène Richard et Jean-Michel Quesne qui met en lumière de manière pérenne la galerie « mode doux » du nouveau tunnel de la Croix Rousse dans une perspective de valorisation des déplacements piétonniers.

La Fête est également une vitrine pour les artistes, certains exportant leurs installations à l’étranger, et pour la ville de Lyon qui s’impose sur la scène internationale comme porteuse d’un savoir-faire dans le secteur lumière. « Depuis 2-3 ans, nous avons voulu permettre à des créateurs venus d’autres horizons de traiter la lumière comme un matériau noble et d’inventer d’autres formes d’utilisation de ce matériau. C’est ce qui fait de Lyon un laboratoire de développement », précise l’adjoint à la Culture, Georges Képénékian de la Ville de Lyon. Ainsi en novembre 2013, l’équipe de l’événement a participé au festival Moscou Circ of Light afin d’animer la façade du Théâtre du Bolchoï. De plus, Dubaï qui veut désormais créer sa propre fête des Lumières, fait appel à l’expertise lyonnaise en la matière : toute la programmation artistique sera assurée par les équipes de Lyon, ce qui constitue une reconnaissance à l’international de leur savoir-faire.

La fête des Lumières qui a réuni près de 4 millions de visiteurs pour l’édition 2013 s’affirme comme succès. Cependant, dans la répartition des installations, entre « vides » et « pleins », on observe encore largement une logique de mise en lumière de lieux emblématiques, de centres urbaines, et à l’inverse de délaissement des autres lieux, à tel point que l’on peut questionner la capacité de la Fête des Lumières à faire la ville dans les marges.