La protection de l’environnement dans l’estuaire

Développement Environnement : une vision longtemps conflictuelle des enjeux

Dès le XIIIe siècle, les marais de l’estuaire de la Seine sont aménagés, drainés, endigués et transformés en polders, afin de permettre l’exploitation agricole des terres et la navigation. Le site perd progressivement son caractère strictement maritime pour devenir un « écotone », c’est-à-dire une zone de transition entre plusieurs écosystèmes - en l’occurrence entre des milieux fluviaux, des milieux marins et des milieux terrestres et un « corridor biologique ».

Depuis les Trente Glorieuses, l’estuaire est à la fois un lieu privilégié d’édification de grandes infrastructures industrielles et portuaires et une zone où les contraintes naturelles mettent en échec la modernisation agricole (Goeldner, 1993). D’un côté, on observe la dégradation des zones humides par l’industrialisation. De l’autre, la déprise agricole - entraînée par la pression foncière qui rend l’agriculture traditionnelle difficilement rentable - s’accompagne d’un retour à l’état de friche d’une partie de l’espace. Dans les deux cas, la disparition d’espèces animales et végétales qui entraîne un déclin de la biodiversité locale.

Le débat public auquel donne lieu le projet Port 2000 en 1997, dans le cadre de la loi Bernier, peut être interprété comme l’opposition entre une volonté de préservation des ressources naturelles – position défendue par les groupes d’écologistes, de chasseurs et de pêcheurs –, et une volonté d’industrialisation voire de modernisation du territoire (Lévêque, 2008).

Depuis cet épisode de frictions, le port du Havre s’est orienté vers une rhétorique de respect du patrimoine naturel en prônant la réduction des impacts environnementaux et la mise en oeuvre d’aménagements durables. Ce engagement conduit principalement à la mise en oeuvre de mesures compensatoires qui vont de l’îlot artificiel au classement de plusieurs sites en ZNIEFF (Zone d’intérêt écologique, faunistique et floristique), ZPS (Zone de protection spéciale) ou Natura 2000. Les effets bénéfiques de ces compensations sont cependant difficiles à estimer, compte tenu des incertitudes scientifiques et des contraintes budgétaires. Plus généralement, la conciliation de l’industrialisation et de la préservation des ressources reste conflictuelle.

Concilier protection environnementale et développement économique

À l’heure où les préoccupations écologiques prennent de plus en plus de poids dans la gestion et dans l’aménagement des territoires, l’intervention juridique financière de l’Europe ainsi que l’intérêt pour le port à modifier son image (Evrard et Féménias, 2011), jouent désormais un rôle important dans le débat en matière environnementale. Force est d’admettre que le projet Port 2000 a enclenché une certaine dynamique au niveau des politiques environnementales. Ainsi, alors que la commune du Marais-Vernier refusait d’adhérer au parc naturel régional, et que le CEDENA (Centre de Défense de la Nature) ne parvenait pas à instaurer un élevage extensif (traditionnel) susceptible de revaloriser les terres laissées en friche, l’espace communal a été par exemple rattaché à la Réserve naturelle nationale de l’estuaire de la Seine.

Les objectifs du CEDENA sont soutenus par le Conservatoire du littoral, qui lutte sur deux fronts. En premier lieu, il coordonne ses actions avec le Grand Port Maritime du Havre dans le cadre d’un protocole qui vise à définir les conditions d’aide et de mise en oeuvre des interventions sur l’estuaire de la Seine. En second lieu, à l’aide de moyens juridiques et financiers dégagés par l’État, les collectivités territoriales et l’UE, le Conservatoire cherche à faciliter l’accès aux terres agricoles. Si « l’estuaire de la Seine raconte l’histoire d’un combat : naturalistes contre aménageurs » (Conservatoire du Littoral, 2014), il faut ainsi constater une alliance récente autour d’un consensus qui gomme les antagonismes. Si Port 2000 apparaît à la fois comme un facteur déclencheur et acteur dans les politiques environnementales, c’est le Conservatoire du littoral qui joue un rôle de premier plan dans l’aménagement des territoires concernés. Dans ce cadre, les oppositions telles que industrialisation / environnement, aménageurs / naturalistes font désormais (du moins dans les intentions) l’objet d’une conciliation plutôt qu’une opposition. Conformément à l’argumentation de Larrère et Larrère (1997, p.195), la protection de l’environnement conduit à protéger des territoires déjà anthropisés - en l’occurrence des espaces marécageux et estuariens -, ce qui implique qu’il n’est pas possible de se contenter de « laisser faire la nature » et qu’il s’agit de mettre en place un idéal de gestion durable. Dans cette perspective, aménagement et naturalisme vont de pair. Dans son discours d’ailleurs, le Conservatoire évoque la nécessité de pérenniser des équilibres écologiques ancestraux et invoque une vision moderne de l’aménagement, qui repose sur la conciliation entre l’agriculture et la protection des sites. Si les labels institutionnels ou étatiques et la mise en réserve ne suffisent pas pour préserver l’agriculture, ils permettent néanmoins, pour l’ensemble de la région, d’assurer une certaine légitimité territoriale.

L’agriculture biologique comme mode de revalorisation ?

L’agriculture biologique (AB) désigne un ensemble de pratiques agricoles qui reposent sur une règlementation européenne considérée comme une alternative à une production productiviste qualifiée de « conventionnelle » (Cardona, 2014 ; Alavoine-Mornas et Made-lrieux, 2014). Au cours de notre voyage d’études, nous avons eu l’occasion de visiter l’exploitation de M. Sellier, agriculteur installé dans la Vallée de la Risle (petite rivière qui se jette dans l’estuaire de la Seine) depuis 2001. Fils cadet d’une famille d’agriculteurs, M. Sellier n’hérite pas de l’exploitation familiale et travaille dans un premier temps en louant ses forces au sein de d’autres exploitations. À la recherche d’une exploitation dont il pourrait devenir titulaire au début des années 2000, M. Sellier prend connaissance d’une opportunité offerte par le Conservatoire du littoral, qui propose la location d’une propriété acquise en 1999 sur une zone marécageuse. Le fait que la zone en question - morcelée et en partie inondable - ne soit favorable ni à la culture céréalière ni à l’élevage témoigne d’un fort volontarisme politique de la part du Conservatoire du littoral, qui cède le terrain en échange de frais de bail bien en-dessous des prix du marché. Le contrat passé par l’exploitant avec le Conservatoire du littoral obéit à un cahier des charges conforme à la protection des milieux et à la certification BIO de l’UE. Ces engagements conduisent M. Sellier à s’engager dans l’élevage bovin pastoral, ce qui lui permet ainsi d’intégrer le marché BIO au moment même où ce marché connait un important développement en France sur la base d’une demande croissante et d’un accompagnement des politiques publics (Gafsi et Favreau, 2014). Dès le début des années 2000, l’AB semble en effet permettre de répondre directement à la déstructuration de l’activité agricole et aux problèmes auxquels se heurte l’agriculture productiviste (non-rentabilité, manque de subventions, perte de sa légitimité sociale). L’exploitation de M. Sellier est considérée comme un véritable laboratoire d’innovation sociale par le Conservatoire du littoral.

Photographie ci-contre. Exploitation de M. Sellier, Marion Messador, 2014

Les enjeux d’un tel engagement dans l’AB articulent très largement l’échelle micro avec l’échelle macro. Ainsi, l’exploitation de M. Sellier dépend très largement des politiques agricoles européennes et celui-ci a pu nous faire part de ses inquiétudes. Alors que le modèle de l’agriculture productiviste tend à devenir dominant dès les années 1970, l’Europe est exportatrice en matière de denrées agricoles, en dépit de prix largement supérieurs aux cours mondiaux. Des subventions dans le cadre de la PAC (Politique agricole commune) encouragent toutefois l’exportation en compensant la différence de prix avec le cours mondial, garantissant ainsi des prix à l’exportation aux plus gros agriculteurs et éleveurs. Lorsque le FEOGA (Fonds européen d’orientation et de garantie agri-cole) devient déficitaire quelques décennies plus tard, l’UE réduit les subventions et appelle à limiter la production, dans le cadre de la « réforme de la PAC ». Des compensations exhortent les agriculteurs à mettre des terres en jachère et ciblent les plus petites exploitations. Le résultat des mesures « agri-environnementales » de la PAC qui visent à limiter la production est paradoxalement de maintenir les profits des grands groupes.

L’AB semble ainsi être une solution pour pérenniser les petites exploitations et contrebalancer les monopoles des grandes firmes de l’agro-alimentaire. Pour autant, même si l’AB ne nécessite pas d’investissements majeurs (engrais, machines, etc), elle dépend en amont fortement des subventions, notamment pour ce qui concerne les possibilités d’accès au foncier, comme nous avons pu le voir. Les subventions de l’UE occupent une part importante des gains de M. Sellier, qui lui a notamment permis de ne pas être déficitaire dans les premières années. En aval, l’éleveur dépend fortement de l’entreprise agro-alimentaire Bigard (qui monopolise 45% de l’abattage français) et de la grande distribution, qui déterminent les formats, les circuits de telle race bovine et les prix, pour ne citer qu’une partie de la chaîne de production. Ni M. Sellier ni même le Conservatoire n’ont de quelconque influence sur la politique des prix, des filières, de l’organisation du marché ou les aides à consentir à tel ou tel type de production. En définitive, ce sont donc paradoxalement des décisions politiques provenant de ces mêmes institutions nationales et européennes qui soutiennent les mêmes filières commerciales internationales productivistes qui rendent possible l’agriculture biologique. En d’autres mots, loin de signifier « d’autres façons d’acheter, et [...] d’autres manières de produire » ou de « surmonte[r] des contradictions sociales et politiques » (Larrère et Larrère, 1997, p.289 et p.307), le bio est sommé d’adopter les normes imposé à l’agriculture conventionnelle. Pour dépasser cette aporie, un consensus entre acteurs et institutions s’avère nécessaire à différentes échelles afin de faire émerger des propositions innovantes en termes organisationnels (Larrère et Larrère, 1997 ; Cardona, 2014). Faute de quoi le consensus semble réduit à un simple problème de choix technologiques et gestionnaires.