La gestion


Réalisation Anne Bellon. Cliquer sur l’organigramme pour l’agrandir.

L’étude de la gestion du risque dans la région de Dunkerque pose le problème des intérêts contradictoires qui animent les différents agents entre lesquels les décideurs municipaux doivent souvent arbitrer : Comment concilier dans les plans de développement urbain la volonté de renforcer le tissu industriel, pourvoyeur d’emploi et celle de protéger la population et l’environnement. En effet s’il paraît nécessaire de préserver à Dunkerque et dans sa région un cadre de vie sain et agréable il existe de véritables limites économiques à l’ambition environnementale et cela d’autant plus que Dunkerque a basé son développement économique sur l’industrie et que les coûts d’une reconversion totale vers d’autres secteurs seraient exorbitants.

L’exemple de Mardyck

Le conflit des intérêts économiques et environnementaux est particulièrement flagrant à travers l’exemple du développement du village de Mardyck à l’est de Dunkerque, aujourd’hui intégré à la CUD. En effet trois usines classées SEVESO se trouvent sur le territoire même de la commune (raffinerie Total, Stocknord, etc) et confèrent au petit village un climat étrange : de coquettes maisons s’élèvent dans une atmosphère nauséabonde et poussiéreuse au milieu des bruits tout proche des usines en activité.

La présence de ces usines peut donc difficilement être ignorée ; pourtant alors qu’elle apparaît aujourd’hui comme menaçante tant pour la sécurité que la santé des habitants, elle a longtemps été synonyme de prospérité. En effet la taxe professionnelle récupérée par Mardyck du fait de l’installation de ces usines sur son territoire en faisait le village le plus riche de France et a permis d’équiper la commune d’un tennis, d’une salle de sport et d’une piscine-sauna gratuite pour ses habitants. Mardyck devient alors une commune attractive et des lotissements continuent d’être construits après 82 et les premières directives SEVESO.

Aujourd’hui bien qu’intégré à la communauté urbaine de Dunkerque Mardyck a néanmoins gardé quelques miettes de son ancien magot et continue de proposer gratuitement à ses habitants de nombreux équipements (piscine, chaînes câblées, salles de sports…). Ainsi même si les nouvelles constructions sont désormais interdites, une grande partie de la population se refuse de quitter le village malgré les risques et les pollutions sonores et atmosphériques. Les encourager à partir impose donc des indemnisations importantes dont le montant est extrêmement difficile à déterminer : tandis que le prix des terrains ne fait que se déprécier, les maisons ont pris une grande valeur affective pour ceux qui y logent depuis une bonne cinquantaine d’années et pour beaucoup d’habitants le déménagement risque d’être vécu comme un échec. Sur quelle base doit-on fixer le montant des rachats ? Doit-on le systématiser et forcer à partir des populations qui manifestent l’envie de rester et accepter d’adopter une attitude très paternaliste ?

Le déplacement de la population de ces zones à risques industriels importants, nécessaire pour atténuer la vulnérabilité des territoires, est d’autant plus difficile que peu d’habitants ont véritablement conscience des dangers. Comme le montre les travaux effectués par l’université de Dunkerque si les habitants de Mardyck savent que des risques sont liés à la présence de ces usines, il n’en reste pas moins que la plupart feignent de les oublier voire de les sous-estimer dans la vie quotidienne, manière de rendre la situation dans laquelle ils se trouvent plus acceptable et de ne pas vivre dans une angoisse permanente. On peut parler à cet égard de perception dissonante du risque puisqu’il habite les consciences mais est placé dans une échelle hors du quotidien. Ainsi lorsque les appréciations subjectives se mêlent aux expertises, la gestion du risque par les élus locaux se trouve encore compliquée. C’est pourquoi une part importante de l’action de prévention doit être informative afin d’éviter la paranoïa mais aussi la sous-estimation des risques qui peut s’avérer dangereuse en cas de catastrophe industrielle. On constate ainsi à travers l’exemple de Mardyck l’extraordinaire imbrication des intérêts qui peut faire de la gestion du risque un véritable casse-tête pour les élus locaux.

Les limites de la gestion

L’évaluation même des risques n’est pas toujours un élément des plus éclairant. Par exemple en ce qui concerne la centrale de Gravelines, les chances d’une explosion sont infimes ( évaluées à 5×10^-5 par centrale et par an selon une étude réalisée par la commission AMPERE (Analyse des modes de production de l’électricité et le redéploiement des énergies) en 2000) et donc il pourrait être tentant d’ignorer les risques d’une catastrophe qui a si peu de chances de se réaliser et de ne pas mettre jeu les sommes nécessaires à une bonne gestion du risque nucléaire. D’autant plus que la spatialisation des risques dépasse le cadre de la commune voire même de la région. Pourtant dans l’éventualité d’une catastrophe, une bonne prévention s’avèrerait un élément déterminant pour limiter les dégâts. Les travaux d’expertise, s’ils constituent une base solide pour une gestion plus réfléchie, peuvent néanmoins être interprétés et utilisés différemment selon les acteurs et donner lieu à de nouveaux conflits. Là encore l’information et les commissions d’enquête ne suffisent pas à assurer un accord entre les différentes parties (et ceux-ci en excluant même les cas d’informations divergentes) et la gestion du risque demande une concertation sur l’utilisation même des informations. Doit-on dès lors considérer la gestion du risque comme un véritable combat dans lequel chacun cherche à recevoir l’appui des décideurs locaux ?

 

La communauté urbaine a su se montrer relativement efficace dans la gestion concertée du risque et des problèmes environnementaux, se montrant capable d’associer voire de réconcilier les différents acteurs.

 

Le SEI (Schéma d’environnement industriel) de 1993 qui a posé les grands principes pour l’avenir du territoire en est un exemple frappant puisqu’il valut à la ville le prix européen des villes durables en 1996. Le projet semblait pourtant difficile à ses débuts : ayant subi de plein fouet les effets de la crise économique dans les années 1980 il fallait en même temps trouver une réponse aux problèmes économiques et sociaux en assurant de nouvelles potentialités d’emploi et se montrer soucieux de l’environnement. La région a cependant fait le choix de maintenir sa vocation industrielle et de favoriser l’arrivée de nouvelles entreprises pourvoyeuses d’emploi, mais cette fois l’implantation prévoit d’être rationalisée afin de maîtriser l’environnement industriel. Il s’agit donc de fabriquer un paysage industriel plus acceptable afin de modifier l’image de la ville. Cette concertation a permis de rendre les populations mais aussi les industriels plus sensibles aux risques et aux enjeux environnementaux, amorçant ainsi une modification de leur comportement.

Plus récemment, lorsque le Port Autonome de Dunkerque lance un appel d’offre pour la réalisation d’un terminal méthanier sur la zone industrielle portuaire, un vaste débat public est lancé pour discuter du projet. La tenue de ce débat paraît exemplaire puisqu’elle démontre une volonté forte d’information afin de ne pas enfermer chaque partie dans des présupposés erronés et de bien mesurer les différents intérêts en jeux (économiques, sanitaires, environnementaux, sociaux….). Ce débat montre par ailleurs des possibilités de recoupement entre des intérêts pourtant contradictoires : la substitution des centrales thermiques à charbon et au fioul par des centrales au gaz entraîne une forte baisse des émissions, ce qui entoure le projet de terminal gazier d’un atout environnemental indéniable. Les retombées économiques semblent elles aussi alléchantes avec notamment la création de plus de 1 200 emplois et de nouvelles potentialités pour un port qui souffre rudement de la concurrence avec ses voisins européens. Mais les impacts économiques restent des estimations dont la réalisation est soumise à une conjoncture maintenant menacée par la crise. Par ailleurs malgré l’atout environnemental que constitue le gaz par rapport à d’autres formes d’énergie, le projet a surtout été critiqué pour son impact sur le littoral (modification du relief dunaire, menace pour la biodiversité). Une commission neutre a donc été appelée pour trancher entre des revendications parfois contraire et établir la solution la plus favorable à tous : celle-ci s’est en fait surtout contenter de récapituler dans son bilan établi en 2008 les différents enjeux et les risques encourus sans véritablement fournir de piste claire. Cependant tout le travail d’expertise et de mise en relation des associations et des responsables du Port Autonome et d’EDF réalisé sous sa direction a permis d’amorcer un véritable dialogue entre les acteurs concernés. Si la construction du terminal est à présent amorcée les responsables industriels savent qu’ils ne peuvent faire sans le contrôle des associations environnementales et ont acceptés de modifier le tracé du terminal pour éviter de porter trop atteinte au littoral.

De tels exemples montrent qu’une concertation autour de la gestion des risques est possible et souhaitable pour assurer un aménagement optimal et durable du territoire. Par ailleurs les décisions concernant les risques industriels et environnementaux s’intègrent aujourd’hui à un cadre plus large et mieux défini de législation et de directives nationales. La région, l’Etat et la commission européenne imposent un certain nombre de principes en matière d’énergie de sécurité et d’environnement sur lesquels les acteurs locaux peuvent se baser. Notamment les directives SEVESO successives ont permis d’améliorer et de clarifier les mesures prises pour gérer les risques industriels.

Ainsi, malgré la confrontation des intérêts, la communauté de Dunkerque montre qu’une gestion concertée des risques reste possible. La tenue de débat, l’appel aux expertise et le développement de charte de comportement contribuent à une maîtrise plus raisonnable des nombreux risques en jeux. Pourtant force est de constater que les intérêts économiques l’emportent souvent sur les intérêts environnementaux, pas seulement du fait de la pression des industriels mais aussi parce qu’au sein même des populations les risques sociaux et économiques liés au chômage et à la crise reste bien plus présent dans les esprits que les risques industriels souvent perçus de façon plus diffuse. Et la difficile conjoncture économique qui frappe le port de Dunkerque avec la crise devrait contribuer à reléguer au second plan l’impact de la présence industrielle.