La diversification des actions de COEUR depuis la fin du contrat de baie

Dans son action pour la préservation de la baie, répondant à des dégradations écologiques mais aussi aux inquiétudes des habitants, C.O.E.U.R. a fait advenir l’idée d’un patrimoine rancien commun, première étape de la formation d’une identité rancienne sur laquelle le Comité fonde la pérennité de son action. C.O.E.U.R. doit éviter de laisser la dynamique enclenchée retomber et cherche donc à diversifier ses actions et à se fixer de nouveaux objectifs.

Le lancement d’une dynamique de protection et d’identification de l’espace

     

  • Une fonction de veille écologique

C’est en assurant une fonction d’opérateur à travers le recensement des espèces, en coopération avec d’autres organismes (Groupe d’Etudes Ornithologiques des Côtes d’Armor, Office National de l’Eau et des Milieux Aquatiques), que C.O.E.U.R. participe à la modification du statut de l’espace.

Ce processus se concrétise par une classification assurant la préservation des paysages ruraux et littoraux en y réglementant les projets infrastructurels et urbanistiques (loi Littoral et loi Paysage), mais également, et plus spécifiquement, la protection du patrimoine biologique du site : l’estuaire entier est défini en zone Natura 2000, et plusieurs ZNIEFF (Zones naturelles d’intérêt faunistique et floristique) y ont été constituées.

À ces opérations de suivi du patrimoine biologique (contrôler l’extension des habitats, repérer la présence d’espèces protégées), COEUR ajoute la réalisation d’aménagements favorisant la migration d’espèces aquatiques en construisant, par exemple, des passes pour assurer la remontée des civelles malgré le barrage.

  • Un conservateur du patrimoine

Dans une moindre mesure, mais de façon complémentaire avec sa tâche de protection du milieu naturel, C.O.E.U.R. tente de valoriser le patrimoine culturel de l’espace estuarien. Par exemple le Comité a participé au classement en monument historique d’un moulin à marée, en activité jusqu’à la fin des années 1970.

S’il faut préciser que cette dimension est marginale par rapport à la protection de la baie et à la surveillance des espèces, on constate néanmoins, de manière assez classique pour une dynamique de protection, une volonté d’associer les dimensions naturelle et culturelle pour identifier l’espace.

De façon concertée ou non, C.O.E.U.R. a donc contribué à l’identification de l’espace rancien et à sa classification, les deux phénomènes s’auto-entretenant pour faire de cet espace un espace protégé.

Un acteur de la gestion des ressources naturelles

  • Raisonner l’entretien des espaces verts publics

C.O.E.U.R. est opérateur du Schéma d’Aménagement et de Gestion des Eaux (SAGE). Le SAGE est la déclinaison, à l’échelle d’un bassin versant et de son cours d’eau ou d’un système aquifère, du Schéma Directeur d’Aménagement et de Gestion des Eaux, et est élaboré par une Commission locale de l’eau composée de représentants de l’État (25%), des collectivités locales (50%) et des usagers (25%) .

C.O.E.U.R. réalise des inventaires, assure une fonction de conseil auprès des collectivités locales, et mène des actions de sensibilisation pour réduire l’usage de produits phytosanitaires dans l’entretien des réseaux communaux. À ce titre, une expérimentation a été menée sur les pratiques d’entretien des dépendances vertes routières et d’un chemin de halage : raisonner le fauchage des bas-côtés en faisant accepter à la DDE uniquement une fauche de printemps à 30-40 cm de hauteur puis une fauche rase à l’automne avec exportation des résidus de fauche.

Ce nouveau rôle d’expérimentation de pratiques plus respectueuses de l’environnement et de promotion de ces pratiques auprès des communes est cependant plus difficilement acceptable par la population locale que ne le sont autres interventions de C.O.E.U.R. En effet une telle mise en œuvre se heurte à certains obstacles socioculturels : sentiment de déclassement chez les techniciens qui doivent retourner au travail manuel, incompréhension voire hostilité des administrés qui voient les herbes folles et les pissenlits envahir les trottoirs ou refusent la limitation de l’utilisation de produits phytosanitaires sur le terrain de football ou dans le cimetière.

Mais de manière plus large, cette volonté d’étendre la protection de l’espace rancien jusque dans le quotidien de la population locale se heurte à la concurrence entre les visions de l’espace commun : le souci écologique de C.O.E.U.R. se confronte à une incompréhension des générations précédentes et surtout à l’opposition des néoruraux, issus de l’arrivée du TGV à Saint-Malo depuis 2005, désireux d’une nature propre, sans nuisances.

  • Opérateur du programme Breizh Bocage

Il s’agit d’un programme de reconstitution des haies de bocage à l’échelle de la Bretagne et destiné à tous (collectivités, agriculteurs et particuliers), résultant d’un partenariat entre les Conseils Généraux, le Conseil Régional, l’Agence de l’Eau Loire-Bretagne et le Fonds Européen Agricole pour le Développement Rural (FEADER). Des aides sont attribuées sur demande des usagers ou des collectivités.

Cette problématique de la rebocagisation est forte dans une Bretagne largement remembrée dans les années soixante, tant les avantages des haies sont connus : rôle antiérosif et brise-vent (réduction des pertes de matière organique des sols), rôle hydraulique (meilleure infiltration des eaux de pluie et lessivage réduit), diversité plus grande (corridors biologiques), production de bois d’œuvre et de chauffage dans le cadre de la mise en place d’une filière bois dans les Côtes d’Armor. Mais la mobilisation est difficile dans une région légumière (si une feuille tombe sur le légume, il n’est plus vendable).

Le lancement du projet de Parc Naturel Régional Rance Côte d’Emeraude

  • Se placer dans la continuité

C’est en 2007 que commence à être discutée au sein de C.O.E.U.R. la faisabilité d’un Parc Naturel Régional autour de l’estuaire de la Rance. Ce projet se veut dès son origine la prolongation des dynamiques enclenchées jusqu’alors par l’action de C.O.E.U.R. qui a contribué à la protection de l’espace de la Rance, à la mise en valeur de son patrimoine et à l’émergence d’une identité rancienne. L’idée directrice est celle de l’existence d’une spécificité rancienne qu’un Parc Naturel Régional permettrait de préserver, de renforcer, et de faire valoir avec plus de visibilité. Cette continuité mise en avant par C.O.E.U.R. un atout pour défendre le projet dans la mesure où une action concertée existe déjà au niveau local, avec une structure qui a montré son efficacité dans la protection de l’estuaire.

  • Délimiter un territoire

Le premier problème posé est celui du territoire englobé dans le Parc Naturel Régional. En effet, la volonté de C.O.E.U.R. d’inscrire ce projet dans la continuité de son action incline à circonscrire le parc à l’estuaire de la Rance, et c’est la première idée des membres du Comité. Or elle montre très vite ses limites car l’espace ainsi défini est trop restreint pour répondre aux critères d’un PNR : il faut donc élargir le périmètre, au risque de diluer l’identité rancienne promue par C.O.E.U.R. dans un espace plus vaste, et donc de transformer un projet de continuité en un élément de rupture dans l’action du Comité.

C’est ainsi que l’étude de faisabilité lancée en mars 2008 est réalisée sur un périmètre regroupant 66 communes et débordant largement des limites du périmètre d’action de C.O.E.U.R., puisqu’il s’étend du Cap Fréhel à l’Ouest jusqu’à Cancale à l’Est, et Guitté au Sud, comme le montre la carte ci-dessous. Le Comité demeure néanmoins un acteur central de la construction et de la défense du projet et élargit sa base en modifiant ses statuts en décembre 2008 : C.O.E.U.R. devient alors C.O.E.U.R.-Émeraude. Le Comité redimensionné est désigné le 18 décembre 2008 structure porteuse de l’avant-projet de Charte du Parc Naturel Régional Rance-Côte d’Emeraude par le Conseil Régional de Bretagne.

  • Lancer et suivre la procédure de classement

Dans le cadre de cette nouvelle fonction, C.O.E.U.R. est à présent le coordonnateur de la phase de concertation. Le Comité propose aux nouvelles communes du périmètre d’étude, ainsi qu’aux communautés de communes ou d’agglomération concernées, de délibérer pour adhérer à l’association. De plus, il est chargé d’organiser l’association des acteurs locaux (collectivités territoriales, associations socioprofessionnelles, associations de préservation du patrimoine) et de fixer les lignes directrices de leurs réunions de concertation.

L’objectif de ce processus est d’aboutir à une vision partagée du territoire et des priorités d’orientation et d’action afin de rédiger l’avant-projet de charte et le projet de plan de parc, première étape de la procédure de classement. La seconde étape est la présentation de ces documents par la Région Bretagne aux avis intermédiaires du Ministère de l’Ecologie, du Conseil National pour la Protection de la Nature et de la Fédération des parcs naturels régionaux de France.Ces avis intermédiaires permettent d’apporter les dernières modifications au projet qui est ensuite soumis à une enquête publique et à l’approbation finale des communes, des communautés de communes et d’agglomération et des départements. Enfin, la Région délibère en avis final avant l’instruction du dossier par l’État en vue du classement.

Conclusion

C.O.E.U.R. est devenu un acteur décisif dans la réhabilitation de la baie et la protection des milieux naturels de l’estuaire de la Rance. L’originalité de sa structure et de ses rôles a permis au comité de jouer un rôle de concertation et de dialogue en amont mais aussi d’aiguillon lors de la réalisation des différents chantiers, ce qui a mené à une utilisation de l’outil Contrat de baie que l’on peut qualifier de réussie à l’aune des résultats communiqués.

De même, l’action initiée dans les domaines de la qualité de l’eau, du désenvasement et de la protection du site naturel a incontestablement porté ses fruits.

C’est en jouant le rôle de catalyseur dans les dynamiques d’aménagement et de protection mais aussi dans la modification des perceptions de l’espace rancien par les populations locales que C.O.E.U.R. est devenu un acteur incontournable de l’aménagement du territoire estuarien, comme en témoigne la place qui lui a été attribuée par le Conseil Régional dans la genèse actuelle d’un Parc Naturel Régional Rance-Côte d’Emeraude. Mais la pertinence de l’action du Comité tient aussi de la capacité à dépasser ses objectifs initiaux une fois ceux-ci réalisés, à élargir son domaine d’action sans pour autant se disperser et vider son action de son sens. Ce renouvellement se fonde sur la collaboration avec d’autres acteurs dans le cadre de programmes régionaux de protection ou de réhabilitation, et culmine avec le projet de Parc Naturel Régional.

Dans chacun de ces projets, l’action de C.O.E.U.R. voit sa territorialisation atténuée, voire apparemment diluée dans le cas du Parc. Faut-il y voir un affaiblissement du Comité, pris au dépourvu par les progrès importants réalisés dans le cadre du Contrat de baie, ou au contraire l’affirmation du caractère exemplaire de l’action de C.O.E.U.R., devenu un modèle d’acteur d’aménagement ?