La Loire : la place du fleuve dans l’occupation du territoire nantais

Le rapport des Nantais à la Loire a varié au cours de l’histoire. Tout d’abord, la Loire n’a jamais fait office de centralité dans la ville, la majorité de la population se concentrant sur la rive Nord. Toutefois, c’est bien le fleuve qui a joué un rôle crucial dans le développement de la ville, à l’époque du commerce triangulaire, puis de la révolution industrielle. Cependant, le déclin industriel de la deuxième moitié du XXe siècle a contribué à couper radicalement les Nantais de leur fleuve, et ce, jusque dans les années 2000. Depuis cette date, la Loire redevient le centre de l’aménagement de la ville, surtout à travers l’île de Nantes.

À grande échelle : la Loire, espace marginal dans une ville de Nantes qui se développe vers le Nord

La morphologie urbaine actuelle est très récente. À l’origine, la Loire est occupée par un chapelet d’îles. L’urbanisation s’opère sur la rive droite, sur les bords de l’Erdre. La ville s’arrête à la Loire, qui joue le rôle de véritable frontière. Les îles, soumises à de fortes contraintes, et la rive gauche sont très peu peuplées, et sont surtout occupées par des prairies.

Sur les cartes du XVIIIe siècle, on voit bien que la ville occupe uniquement la rive gauche de la rivière. La Loire est seulement un obstacle à traverser, et non un territoire approprié par les habitants. Cette concentration initiale des hommes et des activités sur la rive nord se retrouve aujourd’hui dans la morphologie de la ville, beaucoup plus développée au Nord qu’au Sud .

À petite échelle : la Loire, une ouverture sur le monde, vecteur principal du développement de la ville

Au XVIIe siècle, Nantes devient une ville à la pointe du commerce triangulaire. Elle trouve ainsi un moyen de valoriser le fleuve et devient l’un des premiers ports français. C’est par La Loire que partent les bateaux chargés de pacotille, à destination des côtes africaines, et que reviennent ensuite les bateaux chargés des produits du Nouveau Monde. La ville s’est considérablement enrichie et donc embellie : aménagement des quais, bordés de grands hôtels particuliers, construction du théâtre, de la bourse, de grandes places (Graslin, Royale), entre autres. L’île Feydeau est lotie avec de grandes demeures bourgeoises. L’urbanisation gagne l’île de la Madeleine et même le Nord de la grande île centrale.

La donne change au XIXe siècle. Avec la révolution industrielle, Nantes accueille des industries et l’espace connait une division fonctionnelle. Rive droite, des travaux d’aménagements des grands boulevards sont réalisés : élargissements, espaces verts, mettant en valeur les vastes maisons bourgeoises. Cela contribue à embellir la rive nord et à renforcer l’attractivité de cette partie de la ville. Des lignes de chemin de fer sont construites directement sur les quais, contribuant ainsi à couper davantage les habitants du fleuve. Les îles de la Loire, quant à elles, accueillent les activités indésirables, dont la ville veut se débarrasser, comme les hôpitaux, et surtout les industries. En effet, grâce à l’activité de son port, Nantes se positionne notamment dans l’industrie alimentaire (biscuiteries (Lefèvre-Utile), conserveries (Saupiquet), raffinerie du sucre (Beghin Say)) et la construction navale.

Comme à l’époque du commerce triangulaire, la Loire est vue comme un moyen pratique, cette fois pour exporter la production industrielle. Et encore, le canal de Nantes à Brest, ouvert en 1892, est presque plus utile que la Loire dans le rôle d’exportation des marchandises.

La Loire, espace occupé par les activités indésirables, peu à peu dévalorisé et oublié

La première moitié du XXe siècle est ponctuée par de nombreuses crues. La plus marquante est sans doute celle de 1904. De 1911 à 1931, elles sont quasi-annuelles. Par ailleurs, le manque de place se fait sentir, dans cet espace fragmenté par des petites îles et des bras de rivière.

C’est pourquoi de grands travaux de comblements de la Loire sont lancés en 1926. Il s’agit de remblayer la rivière pour associer plusieurs îles ensemble. L’île Feydeau et l’île de la Madeleine sont rattachées à la rive droite, tandis que l’île Beaulieu, l’île Sainte-Anne, l’île de la Prairie au Duc, l’île Vertais, l’île de Petite Biesse et l’île de Grande Biesse sont jointes pour n’en former qu’une seule : l’île de Nantes. Les bras de la Loire sont totalement comblés en 1947. Après la Seconde Guerre mondiale, la reconstruction s’organise autour du secteur-phare de la construction navale. L’île de Nantes accueille de grandes installations industrielles.

Cependant, le secteur amorce un déclin à la fin des années 1960 et est durement touché par la crise des années 1970. La part des chantiers navals dans la production de la ville tombe à 8%, contre 50% après la guerre. En 1987, la construction navale cesse définitivement, et est totalement relocalisée à Saint-Nazaire.

Les zones industrielles de l’île de Nantes deviennent de vastes friches, totalement délaissées. Bien qu’occupant une position de centre géographique dans la métropole, et bien que située juste en face du centre historique, la partie ouest de l’île reste pendant trente ans un véritable no man’s land, où aucun Nantais ne s’aventure.

La Loire est oubliée des Nantais : on la traverse en automobile, sans s’y arrêter. Peu de promenades sont aménagées le long de la rive droite, et l’île centrale est délaissée, symbolisant dans les esprits un passé industriel révolu. Les habitants préfèrent fréquenter les bords de l’Erdre.

Le recentrage de la ville sur la Loire passe par la réhabilitation de l’île de Nantes, débutée au début des années 2000. L’urbaniste Alexandre Chemetoff mène le projet, relayé par la Société d’aménagement de la métropole Ouest Atlantique (SAMOA).

Le projet de réaménagement : une reconquête du fleuve ?

L’essentiel de l’aménagement des berges de la Loire concerne la partie occidentale de l’île, friche industrielle de 350 ha. Il s’agit de rendre cette zone attractive en aménageant des promenades piétonnes, des lieux de loisir pour les enfants, des bars, mais aussi en y implantant des logements, des bâtiments administratifs (le futur CHU par exemple), et des entreprises privées. Par exemple, le Palais de Justice, à l’architecture moderniste, conçu par Jean Nouvel, est adossé au fleuve, face au centre historique. Les anciens entrepôts accueillent des bars (comme le « Hangar à bananes »), tandis qu’une vaste place et une promenade le long du fleuve ont été créées, permettant d’avoir une perspective sur la « Loire maritime », en direction de l’estuaire.

À l’extrémité orientale de l’île, un parc a été aménagé, permettant d’accéder à la pointe de l’île, avec un panorama sur la « Loire fluviale ». Une succession de bassins, de canaux et de jardins d’eaux doivent être construits, pour inscrire le lieu dans la continuité du fleuve.

Toujours à l’Est, la construction du Pont Eric Tabarly en 2011 permet de tourner deux quartiers vers le fleuve. D’abord le quartier de l’Est de l’île, dont nous avons parlé plus haut, mais surtout, le quartier de Malakoff, situé sur la rive droite. Ce quartier populaire est resté longtemps enclavé, coincé par le fleuve et par une voie de chemin de fer, le séparant du centre-ville. Les berges de Loire de Malakoff ont été aménagées.

Pour l’instant, la rive Sud de l’île et la rive gauche, autour du quartier Pirmil, restent peu concernés par les aménagements.