L’espace public, lieu de commémoration nationale

Le président Nestor Kirchner, puis sa femme Cristina Kirchner, ont construit leur mandat sur la promesse de répondre à ce désir de mémoire exprimé depuis les Mères de la Place de Mai. Des mesures hautement symboliques ont été prises, comme l’établissement d’un jour férié le 24 mars, le jour de la Mémoire pour la Vérité et la Justice. Et cette mesure se traduit par une grande marche entre la Plaza del Congresso et la Plaza de Mayo, chaque 24 mars. Des milliers de personnes y participent, reproduisant ainsi à l’échelle de la nation la marche des premières Mères de la Place de Mai.

 

Affiche de l’avenue 9 de Julio, Buenos Aires, appelant à manifester le 24 mars 2013. On y voit un montage de photos de disparus (Source : D. Besnard-Javaudin)

 

Cette marche symbolise la construction d’un nouveau consensus national autour du devoir de mémoire : l’espace public n’est plus ce lieu de résistance que l’on occupe pour réclamer justice, mais un espace de souvenir et de commémoration commune à l’échelle de la nation.

Ainsi, à l’occasion du 24 mars 2013, les Argentins étaient invités à écrire leurs sentiments à propos des disparus sur des cartes postales, ensuite affichées sur la Plaza de Mayo et visibles de tous. Cette démarche peut être analysée comme la traduction spatiale d’une catharsis nationale :

 

Mur de cartes postales à l’occasion du 24 mars 2013 (Source : D. Besnard-Javaudin)

 

C’est pourquoi ont été créés des espaces de la mémoire dans de nombreuses villes argentines, afin de ne pas limiter la commémoration à la seule capitale, et d’unir tout le pays autour de ce thème. On peut prendre ainsi l’exemple du Paseo de la Memoria à Córdoba. Cette ruelle étroite, située près d’un ancien centre de torture, est depuis 2006 le siège de la "Comisión y Archivo Provincial de la Memoria". La façade de ce centre d’archives est ornée de grandes plaques commémoratives, sur lesquelles les noms des disparus forment une empreinte digitale immense, signe par excellence de l’identification : une façon de refuser qu’ils tombent dans l’anonymat.

Le texte de ces plaques commémoratives est très significatif :

"Inscrire leurs noms dans l’espace public transforme le lieu, signale que la mémoire de ces vies doit restée gravée, comme une manière de dire "Jamais plus"".

Nous assistons donc ici à une volonté consciente d’inscrire les disparus dans les lieux publics pour qu’ils ne soient pas oubliés, mais aussi de spatialiser la mémoire qui devient ainsi commune et nationale.

 

Ensemble de fresques du Paseo de la Memoria, Córdoba (Source : D. Besnard-Javaudin)

  

 Cette commémoration prend parfois des formes originales. C’est ainsi que l’état argentin encourage les installations d’art contemporain sur le thème des disparus. Par exemple, à Córdoba dans le centre d’art à ciel ouvert du Paseo del Buen Pastor, on peut admirer un ensemble de colonnes ornées chacune de la photo d’un disparu. Les colonnes peuvent rappeler la pierre tombale qu’ils n’auront jamais. Le visiteur peut circuler entre elles et se plonger dans chaque histoire individuelle en lisant sous la photo le nom, le métier, et la date de la disparition. Les passants sont ainsi invités à participer de la mémoire collective.

 

Paseo del Buen Pastor, Córdoba : installation de colonnes portant les portraits de disparus (Source : D. Besnard-Javaudin)

 

 Il est donc visible dans l’espace public argentin que la mémoire des disparus est à présent l’affaire de tout le pays, et a donné naissance à un consensus national. Mais ce travail sur la mémoire ne se limite pas à la commémoration. Il s’agit, en outre de donner justice aux familles, d’éduquer et d’informer les jeunes générations. C’est pourquoi on peut observer en Argentine une véritable traduction spatiale du processus judiciaire.