L’art : outil de requalification urbaine ?

L’art de faire la ville c’est aussi utiliser l’art (entendu comme projets menés principalement par des artistes) comme outil de requalification urbaine. Il s’agit alors de régénérer certains quartiers de la ville, considérés comme étant en difficulté ou marginalisés. La transformation passe par un renouvellement du bâti, une transformation des fonctions et services présents ou encore par un changement d’image du quartier. L’art semble être un des moyens privilégiés pour permettre ces changements et la requalification de certains espaces urbains. Dans le 8ème arrondissement, les projets « Prenez Racines ! » et « 8ème Art » semblent avoir été pensés en ce sens.

La fabrique des marges de la ville

C’est pour répondre à ces difficultés (populations en difficulté, quartiers périphériques, absence d’esprit de quartiers) que des projets artistiques ont été conçus. Toutefois, les deux projets s’avèrent très différents dans leur philosophie. Le quartier Mermoz est éloigné des offres culturelles. L’objectif majeur de la mise en place du projet artistique « Prenez racines ! » en 2010 était de fédérer les habitants (Bouhaddou, 2014). A l’époque et encore aujourd’hui, le quartier Mermoz était en pleine réhabilitation et le but était d’impliquer les résidents dans ces travaux. Par ailleurs, le projet, comme son nom l’indique, aspire à une certaine permanence : l’idée est de laisser une trace dans le quartier, de faire transition entre l’ancien et le nouveau à un moment où la cité subit des mutations (80% des habitants ont été relogés). « Prenez racines ! » évoque ainsi les arbres qui ont servi au projet artistique mais aussi l’enracinement des habitants dans ce quartier, l’arbre servant de vecteur à une inscription des habitants dans la temporalité du quartier. Le projet a été pensé par Thierry Boutonnier (un artiste engagé qui revendique sa culture paysanne), dans ce qu’il a appelé une « logique racinaire » : il voulait travailler sur l’articulation entre le vivant et les choses inanimées. C’est pourquoi il a proposé aux habitants le parrainage d’un arbre qui serait ensuite transplanté sur un nouveau site du quartier, à l’image des résidents. Cet espace appartenait au bailleur social mais il a été rétrocédé.

Dans le cadre du projet « 8ème art », la démarche est différente puisqu’elle est due à l’initiative du bailleur social et que le projet relève d’une commande publique, via la DRAC (direction régionale des affaires culturelles). La DRAC a pour mission d’encourager la création artistique et l’économie des institutions culturelles. Pour ce faire, elle peut effectuer des commandes publiques avec des appels à projets. Un commissaire artistique choisit ensuite les artistes chargés de réaliser les œuvres. Les habitants n’ont été que très peu concertés avec deux réunions publiques depuis 2007, date à laquelle le projet a été lancé. Il y a eu peu de médiations culturelles avec le public, cela a surtout consisté en des opérations de porte à porte, d’où quelquefois des absences de réactions de la part de certains habitants. Dix œuvres ont été choisies pour donner une dimension artistique au quartier, même si l’on trouvait déjà des fresques boulevard des Etats-Unis. Aujourd’hui, seuls deux projets sur les dix initialement prévus ont vu le jour. Le projet a coûté 3 550 000€.

Est-ce que ces projets artistiques parviennent à faire la ville ou a minima à faire le quartier ?

De l’art qui fait ou défait la ville ?

Dans le cadre de politiques de régénération urbaine, faire la ville par l’art peut consister à recréer du lien à partir de projets artistiques, que ce soit entre les habitants d’un quartier, entre ces habitants et ceux du reste de la ville ou encore entre les habitants et les acteurs publics. Il peut également s’agir de revaloriser l’image du quartier, en en faisant un lieu dynamique et attractif ou en le rendant plus agréable à vivre et à fréquenter. Les deux projets étudiés semblent bien s’inscrire dans ces perspectives, mais quels sont réellement leurs impacts sociaux et spatiaux, pour quels acteurs et à quelles échelles ?

« Prenez Racines ! » et « 8ème Art » ont été pensés comme des projets visant à rassembler un maximum d’acteurs de la ville de Lyon. Ainsi, le site officiel de « 8ème Art » parle d’ « un projet qui fédère de nombreux acteurs » : des acteurs institutionnels (la ville de Lyon, le Grand Lyon, le Conseil Général, etc.) et culturels (les Maisons des Jeunes et de la culture – MJC –, l’Institut Lumière, le Musée urbain Tony Garnier, etc.) ainsi que les habitants, entre lesquels il s’agit de créer du lien. Il en va de même pour « Prenez Racines ! », si l’on se réfère au compte-rendu des rencontres qui ont eu lieu autour du projet le vendredi 29 mars 2013 aux Musées Gadagne de Lyon. Les textes mentionnent ainsi la volonté de « construire un art de vivre en commun » en faisant collaborer les habitants du quartier Mermoz avec différents partenaires : des artistes comme Thierry Boutonnier, les associations et structure du quartier (telle que la MJC Mermoz) et d’autres partenaires (des sociologues, urbanistes ou politiques par exemple). Toutefois, on peut se demander jusqu’à quel point la mission fédératrice initiale des deux initiatives a été mise en œuvre.

Nos rencontres et observations faites sur le terrain nous ont en effet amenés à nuancer l’aspect fédérateur des projets. Dans le cas de « Prenez Racines ! », bien que les seuls habitants concernés soient les 20% qui n’ont pas encore été relogés, la greffe semble avoir bien pris et Marie-Kenza Bouhaddou (architecte et doctorante spécialiste des questions d’habitat, soulignait une « véritable motivation » autour du projet de pépinière. On peut toutefois noter qu’en dehors de certains moments festifs (les fêtes « Pêches migonnes ! » par exemple), la participation reste assez confidentielle et que les dynamiques d’ouverture (notamment à d’autres habitants du quartier) sont quasiment inexistantes. Les participants ont même souhaité s’organiser pour créer un règlement intérieur qui viserait à interdire l’accès au site à ceux qui ne participeraient pas au projet. De même, certaines initiatives d’habitants ne sont pas toujours encouragées : un jeune garçon, fils d’une marraine de la pépinière, avait par exemple installé un clapier pour son lapin dans le jardin partagé, mais d’autres participants ont jugé que cela ne faisait pas parti du projet, et les clapiers ont donc été enlevés. Le projet « 8ème Art » semble encore plus problématique car, en pratique, les habitants ont été exclus de la genèse même de certaines initiatives. Ainsi, le Grand Lyon Habitat a soutenu un projet artistique visant à effectuer un carottage dans le mur d’un immeuble du Boulevard des Etats-Unis. Cependant, il n’y a pas eu de communication prévue auprès des habitants, même ceux de l’immeuble et des appartements concernés, ou alors une communication minime.

La création d’une unité entre tous les acteurs de la ville de Lyon à travers ces projets artistiques peut également être nuancée si l’on tient compte des différentes échelles de la ville. Les quartiers en marge concernés par les projets semblent effectivement peu intégrés au reste de l’agglomération lyonnaise. Malgré les reportages (dont un a été diffusé sur France 3), les rencontres (comme celles des Musées Gadagne) qui ont fait connaître le projet et les fêtes de quartier qui font occasionnellement venir quelques habitants d’autres arrondissements lyonnais, le rayonnement d’une initiative comme « Prenez Racines ! » reste limité. Il semble encore difficile de créer du lien entre les habitants des différents quartiers, et en particulier entre ceux des quartiers en marge et les autres. Par ailleurs, les retombées des projets artistiques et d’embellissement menés dans le cadre de « 8ème Art » à plus petite échelle sont difficiles à mesurer. Les acteurs à l’initiative de « 8ème Art » et donc de la création du Musée Urbain Tony Garnier affirment sur leur site Internet que ce musée à ciel ouvert et les travaux menés dans le quartier ont entraîné une revalorisation qui a eu un « effet doublement bénéfique ». L’appartenance du quartier à la ville aurait été réaffirmée et les actions réalisées auraient permis d’ « exporter une image positive de la ville ». Toutefois, notre enquête ne nous a pas permis de voir si la présence d’œuvres d’art, par exemple, attirait réellement de nouvelles personnes ou mêmes de nouveaux investissements dans cet arrondissement encore marginalisé.

Le Musée Urbain Tony Garnier : la revalorisation d’un quartier par l’art


Source : Chrystel Oloukoï le 08/11/13

Ces interventions artistiques qui visent à requalifier des quartiers transforment également les espaces de l’habiter et les territoires du quotidien des habitants qui y vivent. Ainsi, selon le compte-rendu des rencontres des Musées Gadagne autour de « Prenez Racines ! », le projet contribue à un « mieux habiter ». Il s’agit notamment de modifier le rapport des habitants à leur environnement. Thierry Boutonnier souhaitait travailler sur l’articulation entre le patrimoine bâti et le patrimoine vivant, et faire en sorte que les habitants se réapproprient leurs espaces du quotidien et recréent des racines sur les territoires qu’ils habitent (c’est-à-dire le quartier qu’ils vont quitter puis celui dans lequel ils vont déménager). L’introduction de moutons dans l’espace urbain a ainsi été très bien accueillie dans le quartier Mermoz (mais il faut noter que ce fut moins le cas au centre de Lyon, des problèmes ont notamment été rencontrés avec des jeunes noctambules). Par ailleurs, si les fresques de Tony Garnier peintes sur les immeubles d’habitation ne semblent pas avoir suscité trop d’animosité chez les habitants, il n’en va pas de même pour toutes les initiatives.

Le manque de communication déjà évoqué à propos du projet de carottage du bâtiment résidentiel du Boulevard des Etats-Unis a entraîné une totale incompréhension et un rejet du projet par les habitants. De même, l’implantation d’œuvres d’art dans plusieurs lieux de vie du 8ème arrondissement semble poser des problèmes. L’œuvre Kiosk de Karina Bisch, installée au carrefour du Boulevard des Etats-Unis et de la rue du Professeur Beauvisage en juin 2013, a par exemple nécessité la destruction d’un cèdre du Liban et de deux cabines téléphoniques. C’est à partir de ces exemples que l’on peut se demander si parfois l’art ne défait pas la ville. Au nom des projets de certains artistes, on assiste en effet à une destruction partielle de certains espaces habités et fonctionnels.

La question du coût des œuvres se pose également : l’installation de « La Traversée d’un ailleurs » de Bojan Sarcevic initialement prévue à l’Isle d’Abeau est par exemple toujours en cours d’étude. Il s’agirait en effet d’aménager un pan de pelouse de la résidence Grand Rouge du Boulevard des Etats-Unis, mais l’artiste demande 900 000€ euros pour sa réalisation, alors qu’on sait que la rénovation de tout un immeuble en coûte 600 000.

Par ailleurs, l’intégration des œuvres au quartier et leur appropriation par les habitants ne semblent pas aller de soi. L’installation Kiosk est par exemple séparée du reste de l’espace de la rue par un grillage, car elle représente un danger pour des enfants qui seraient tentés de grimper dessus. On observe donc une inadéquation entre deux perceptions de l’œuvre, qui entraînent des usages différents : l’artiste n’envisage son œuvre que sous l’angle esthétique tandis que les enfants ont une perception ludique de l’installation. Les grilles paraissent toutefois empêcher l’intégration de l’œuvre dans le paysage urbain, comme le montre la photographie ci-dessous.

Kiosk, de Karina Bisch.


Source : Chrystel Oloukoï, le 08/11/13

De son côté, « Quatre façades pour un patio » d’Armando Tudela, qui visait pourtant « à la création d’un espace public » et à « restituer aux usagers un espace public destiné à donner forme à l’idée de communauté » (selon le site officiel de 8ème Art) n’a apparemment suscité aucune réaction positive de la part des habitants. Les vitres ont déjà étaient cassées et remplacées depuis son installation en juin 2013. Cependant, nous nous sommes rendus sur le terrain au mois de novembre, un jour de pluie, il serait intéressant de voir si la pratique de ce lieu résidentiel transformé par l’art évolue en fonction des saisons.

« Quatre façades pour un patio », Armando Tudela


Source : Chrystel Oloukoi, le 08/11/13

Même si certains projets paraissent avoir atteint leurs objectifs, le risque d’incompréhension et de conflits entre les différents acteurs qui font la ville semble très important. Il en va de même pour le risque d’un rejet de projets, qui ne font pas toujours sens à l’échelle des quartiers, pour ceux qui pratiquent cet espace au quotidien. L’idéal d’ « intégration » de ces quartiers marginalisés à l’ensemble de la ville semble également poser problème et le sentiment de marginalisation pourrait même être renforcé si le fossé entre les initiatives des artistes, des acteurs municipaux et les besoins des usagers et habitants se creuse. C’est en cela qu’on peut se demander si l’art utilisé à Lyon comme instrument de requalification urbaine ne défait pas la ville plus qu’il ne la fait. Il s’agit tout du moins à se demander pour qui la ville se fait.

Toutefois, si les initiatives officielles de faire la ville par l’art ne semblent pas avoir réellement atteint leurs objectifs, les pratiques artistiques off ou plus alternatives pourraient permettre une certaine réappropriation de la ville.