L’Ile de Nantes : du territoire industriel au « quartier de la création ». Genèse d’un projet.

La fin de l’industrie sur l’île de Nantes : la formation d’un paysage de friches 

L’île constituait un grand espace logistique et industriel. Un quartier industriel s’est d’abord développé à l’ouest de l’île autour du port au XIXème siècle. L’industrie se fonde sur la construction navale (chantiers navals de Loire et de Bretagne), premier employeur de l’île. Aux chantiers navals, s’ajoute l’usine Say (devenue Béguin-Say en 1973) spécialisée dans la raffinerie du sucre venant des Antilles, l’emballage et la papèterie qui s’installe sur l’île au XXe siècle. L’industrie est puissante et particulièrement structurante : à leur apogée, en 1950, les chantiers navals emploient 8000 salariés et génèrent indirectement 25 000 emplois. À partir des années 1950, face à la concurrence étrangère et à la diminution des subventions publiques, la construction navale entre en crise. Les constructeurs fusionnent et ferment un certain nombre de chantiers. En 1969, seuls les chantiers Dubigeon continuent de fonctionner.  En 1987, les chantiers navals Dubigeon ferment, ce qui provoque une crise sociale et économique. Les activités industrielles ne disparaissent pas totalement puisque les raffineries de sucre continuent de fonctionner par exemple, mais l’essentiel de la production industrielle de l’île qui résidait dans la construction navale disparaît. Les friches industrielles recouvrent alors l’île et contribuent à la dégradation de son image pendant plus de 20 ans.  

La reconversion des friches et de l’économie de l’île vers les activités culturelles

Une île aux nombreux atouts 

Sous l’impulsion de la nouvelle équipe municipale dirigée par Jean-Marc Ayrault, une réflexion sur l’île de Nantes est engagée dès 1989. L’île des chantiers navals présente en effet des atouts nombreux. Tout d’abord, à l’échelle de la métropole, elle constitue une immense zone de terrains non utilisés au cœur de la ville. Dans un contexte de périurbanisation croissante et de fort étalement urbain, l’île constitue une importante réserve foncière pour redensifier la ville en son centre. De même, la situation de l’île qui se trouve au centre géométrique de l’agglomération et dans la continuité directe du centre ancien constitue un atout. Enfin, la situation fluviale permettant la construction de waterfront et l’aménagement des rives représentent des facteurs d’attractivité dans un contexte occidental généralisé de réappropriation des bords de fleuve par les piétons et de reconnexion entre la ville et le fleuve. 

L’impulsion politique et la gouvernance : un exemple emblématique de la « gouvernance par projets » (Gilles Pinson)

Face à ce diagnostic très positif, la municipalité décide d’engager un vaste projet de réhabilitation de l’île qui prend à ce moment le nom « d’île de Nantes ». Le programme de réhabilitation s’appuie sur une multitude d’acteurs qui élaborent un projet et non un plan d’aménagement. Ainsi, le « projet île de Nantes » est emblématique de la « gouvernance par projets » selon Gilles Pinson. En effet, le projet n’est pas mis en œuvre par un acteur unique comme la municipalité mais par un faisceau d’acteurs qui se coordonnent. Les acteurs principaux du projet sont la communauté urbaine de Nantes (Nantes Métropole), la ville de Nantes, la Samoa (société d’économie mixte dédiée à l’aménagement de l’île et créée en 2003 qui associe Saint-Nazaire, Rezé, la région et le département aux acteurs nantais) et Smets/UapS qui rassemble des architectes-urbanistes, des paysagistes et des bureaux d’études pour assurer la maîtrise d’œuvre urbaine. Le projet s’appuie sur des acteurs locaux plus à même de valoriser les spécificités de l’île. Le plan s’applique au territoire, le projet émane du territoire. Ainsi, le projet est évolutif alors qu’un plan est rigide. Le projet Ile de Nantes a évolué dans sa conception même. Il a été redéfini. On est aujourd’hui à la phase 2 de projet dont le pilotage n’est plus assuré pas Alexandre Chemetov mais l’équipe Smets/UapS. Cependant, le projet Ile de Nantes implique peu les usagers. En effet, aucun débat public n’a été mis en place. Le leadership politique du projet tenu par la municipalité de Nantes et le marketing urbain univoque en faveur de l’ « Ile de Nantes » et du « quartier de la création » révèlent une organisation centralisée qui ne permet pas l’expression des voix divergentes. c)Un nouveau centre et un cluster industriel.  Le projet Ile de Nantes a pour vocation de mettre en valeur et de développer les potentialités spécifiques et singulières de l’île afin de permettre la « différenciation » et le rayonnement de la ville aux échelles françaises et européennes. Le projet propose donc de construire un nouveau centre urbain dans la continuité du centre historique fondé sur des repères paysagers forts, des lieux à la dimension monumentale, sur des équipements propres à la centralité mais aussi sur des logements nombreux. Le projet s’appuie sur ce que les acteurs perçoivent et construisent comme la spécificité de Nantes : la création. Création et culture constituent, en effet, la ligne directrice du projet. Le nouveau centre de la métropole s’appuie donc sur un cluster culturel dont le support est le « quartier de la création ». .Les éléments de la centralité : L’affirmation d’une nouvelle centralité s’appuie sur le développement de services rares typiques des centres comme le CHU en projet au bout de l’île et le palais de justice, élément de la centralité administrative. Réalisé par Jean Nouvel, il fait partie des monuments de l’île qui contribuent à créer un paysage de centre urbain. Ainsi, la patrimonialisation contribue à créer des repères paysagers forts : une des grues titan, par exemple, a été conservée et s’impose comme un élément emblématique et symbolique rappelant le passé ouvrier et industriel dans la skyline de l’île. La reconversion des entrepôts logistiques en lieux de loisirs : Les machines le l’île constituent un spectacle de loisir hebdomadaire pour beaucoup de Nantais qui viennent s’y promener et une curiosité pour les touristes. Les anciennes nefs des chantiers navals ont été reconverties en atelier et garage pour les machines. De même, Les hangars du quai des Antilles, reconvertis en bars, restaurants et clubs sur le front de Loire, attirent la population métropolitaine. .La culture au delà du loisir : cluster culturel et économie de la connaissance. La culture sur l’île ne se limite pas au divertissement et aux loisirs, elle est conçue comme une véritable activité économique dont le support est le cluster industriel ou « quartier de la création », c’est-à-dire la concentration géographique de l’ensemble des acteurs culturels nantais. Il a pour but de favoriser le rapprochement entre les acteurs de l’enseignement et de la recherche (beaux-arts, architectures...), du monde économique (producteurs, distributeurs, médiateurs du spectacle...) et de la scène artistique nantaise (musique, graphisme, numérique...). Les liens entre les différents acteurs associés à la présence des associations telles la Fabrique et des pépinières d’entreprises créent un contexte favorable à l’innovation et à la réalisation des projets culturels. L’attractivité et le développement économique de l’île se fondent donc sur l’économie de la connaissance. Les pôles d’enseignement supérieur et de recherches : Un pôle culture et art s’est développé dans le quartier de la création autour de l’école nationale d’Architecture de Nantes et de l’Ecole des Beaux-arts. Un pôle santé doit se développer avec l’arrivée du CHU. Les industries culturelles autour de pépinières d’entreprises dans le numérique et les arts graphiques : La Fabrique, par exemple, accueille l’association Trempolino qui promeut la diffusion musicale nantaise en offrant une scène aux groupes nantais pour se produire et louant des salles d’enregistrement pour des groupes nantais, aides à la production. Les industries culturelles autour de pépinières d’entreprises dans le numérique et les arts graphiques : La Fabrique, par exemple, accueille l’association Trempolino qui promeut la diffusion musicale nantaise en offrant une scène aux groupes nantais pour se produire et louant des salles d’enregistrement pour des groupes nantais, aides à la production.   

Les ambiguïtés d’un « quartier de la création » 

Le cluster industriel n’est pas pensé uniquement comme un pôle de développement économique à la différence des SPL ou des pôles de compétitivité. Il est constitutif du morceau de ville que doit devenir l’île. Son nom est d’ailleurs « quartier de la création ». La notion de quartier met l’accent sur la proximité et la cohésion qui constituent l’axe secondaire des politiques de régénération urbaine classique qui sont nées dans les anciennes villes industrielles anglo-saxonnes souvent autour d’un fleuve. Cependant, ce « quartier » implique aussi la proximité sociale de ces acteurs et habitants. Il vise à attirer la « classe créative », innovante, cultivée, cosmopolite et qualifiée (R. Florida). On voit déjà une première tension apparaître entre l’attraction d’une certaine catégorie et la volonté de mixité. On peut penser qu’il existe un risque de gentrification de l’île ou de fragmentation entre différents quartiers sur l’île. Le projet île de Nantes ne se limite donc pas à une reconversion économique vers l’économie de la connaissance mais tente de créer une véritable centralité urbaine et métropolitaine sur l’île. Il associe donc bien reconversion économique et requalification urbaine. Cependant, les projets de reconversion et les opérations de construction de logements sont, en grande partie, dissociés spatialement sur l’île. Comment faire le lien entre la pointe sud Ouest de l’île où se développent le quartier de la création et la pointe Est de l’île où se développent les projets de requalification urbaine et de construction de logements sociaux ?