Introduction : Le Havre, une ville entretenant un rapport paradoxal au(x) patrimoine(s)

Compte-rendu réalisé par Solène Amice, Susan Chan, Florence Costa et Chrystel Oloukoi.

La notion de patrimoine renvoie étymologiquement à l’idée d’un héritage matériel du passé. Elle est en outre souvent associée à un « bien commun » impliquant un consensus social. Enfin, elle entretient un lien de plus en plus étroit avec l’idée de valorisation touristique des éléments remarquables d’un territoire, ce que la mise en tourisme des sites classés au patrimoine mondial de l’UNESCO illustre singulièrement (Gravari-Barbas, Bourdeau, Robinson, 2012).

Ces premières caractéristiques énoncées du patrimoine montrent à quel point Le Havre entretient avec lui un rapport problématique. D’abord, la valorisation du passé pose problème au Havre du fait de la destruction de son centre-ville à l’issue des bombardements de la Seconde Guerre mondiale, qui ont fait disparaître une large part des traces matérielles du passé de la ville. En outre, le Havre connaît une certaine fragmentation socio-spatiale, ce dont témoignent les référents de « ville haute » et « ville basse » souvent mobilisés, ce qui fait de l’idée d’un patrimoine commun unique rassemblant les groupes sociaux une autre difficulté. Enfin, l’image communément peu attractive de la ville liée notamment à ses activités industrialo-portuaires rend la valorisation touristique relativement complexe.

Les acteurs publics de la ville du Havre et de son agglomération mettent cependant en avant une diversité de patrimoines (architectural, naturel, industrialo-portuaire). Il s’agit dès lors, pour comprendre les patrimoines au Havre, d’approfondir et du nuancer cette notion, qui fait l’objet de nombreux travaux en géographie ces dernières années, l’enrichissant de significations plurielles.

D’abord, la relation complexe au temps qu’implique le patrimoine, non réductible à la seule dimension du passé, doit être soulignée. On peut le définir comme « un bien du passé, préservé pour les générations futures au nom d’une valeur qui lui est accordée au présent » (Guinard, 2011, p.97). Ainsi, c’est le présent qui est le référentiel du patrimoine et le « présentisme » son « régime d’historicité » (Hartog, 2003). C’est à ce paradoxe que le caractère récent du patrimoine havrais nous rappelle. En outre, si l’on interprète le patrimoine comme « l’inscription de valeur, donc de sens, dans diverses formes matérielles, objets ou dispositifs spatiaux » (Di Méo, 1994, p.16), il apparaît que celui-ci est une production sociale qui ne concerne pas uniquement certains éléments « remarquables » qu’on considérerait comme pouvant être patrimonialisés a priori, mais possiblement toute représentation d’un groupe social incarnée dans un territoire ou projetée sur lui. En ce sens, les patrimoines du Havre ne seraient donc pas moins légitimes que d’autres. La définition du patrimoine comme production sociale a aussi pour conséquence de faire correspondre à la pluralité des groupes sociaux et des représentations d’un territoire une pluralité de patrimoines, dont certains sont plus visibles que d’autres en fonction de la capacité des acteurs qui les défendent à imposer leur vision du patrimoine. Cela peut conduire les groupes dominants à exercer par la patrimonialisation une forme de « violence symbolique » (Veschambre, 2004) sur les autres groupes. On peut s’interroger sur la présence d’un tel phénomène au Havre, dont les patrimoines sont parfois controversés.

Un double contexte doit enfin être pris en compte pour comprendre les patrimoines au Havre : en France, le contexte de décentralisation qui, couplé à une concurrence interurbaine à toutes les échelles, pousse les collectivités territoriales à se construire une image attractive ; dans le monde, le contexte international de labellisation d’une variété croissante de patrimoines par des institutions telles que l’UNESCO. Le Havre ne fait pas exception à cette double dynamique. Son rapport paradoxal aux patrimoines semble ainsi révélateur tant de l’extension conceptuelle de celui-ci que de son gain d’importance politique depuis les années 1980.
 

Plan

  1. Le Havre : une diversité de patrimoines locaux unifiés par le recours à une « grammaire internationale » du patrimoine
  2. Des patrimoines, pourquoi et pour qui ? D’une sélection patrimoniale politique à l’appropriation inégale par les habitants
  3. Le Havre, cas exemplaire pour comprendre les ressorts de la logique patrimoniale
  4. Conclusion


Bibliographie

ARCHITECTES DPLG/LE HAVRE « Le Tetris. Plans et perspectives. Conception Laurent Martin et Vincent Duteurtre », 2011 [En ligne]

CLERVAL A., 2013, Paris sans le peuple. La gentrification de la capitale, Paris, La Découverte, 256 p.

DI MEO G., 1994, « Patrimoine et territoire, une parenté conceptuelle », Espaces et sociétés n°78, pp. 15-33. [En ligne]

GOURBIN P., 2001, « Découverte et protection du patrimoine ancien du Havre. L’action de Georges Priem », Annales de la Recherche Urbaine, n°91, pp. 43-52.
[En ligne]

GRAVARI-BARBAS M., 1996, « Le “sang” et le “sol” : le patrimoine, facteur d’appartenance à un territoire urbain », Géographie et cultures, n° 20, pp. 55-68.

GRAVARI-BARBAS M., 2004, « Patrimonialisation et réaffirmation symbolique du centre-ville du Havre. Rapports entre le jeu des acteurs et la production de l’espace », Annales de Géographie, n°640, pp. 588-611. [En ligne]

GRAVARI-BARBAS M., RENARD C., 2010, « Une patrimonialisation sans appropriation : Le cas de l’architecture de la reconstruction au Havre », Norois, n°217, pp. 57-73. [En ligne]

GRAVARI-BARBAS M., BOURDEAU L., ROBINSON M. (dir), 2012, Tourisme et patrimoine mondial, Laval, Presses de l’Université Laval, 326 p.

GUINARD P., 2011, « L’art public de l’apartheid à Johannesburg, un patrimoine ? Le cas de la statue de Carl von Brandis », Géographie et cultures, n°79, pp. 89-108. [En ligne]

HARTOG F., 2003, Régimes d’historicité. Présentisme et expériences du temps, Paris, Le Seuil, 272 p.

PEROUSE J-F., « 1 : Istanbul, entre Paris et Dubaï : mise en conformité « internationale », nettoyage et résistances », in Villes internationales, La Découverte, 2007, p. 31-62. [En ligne]

RAOULX Benoît, « Lectures et représentations du patrimoine de la reconstruction, Le Havre et Caen », Espaces et Sociétés, n°23, septembre 2005 [En ligne]

VESCHAMBRE V., 2004, « Appropriation et marquage symbolique de l’espace. Quelques éléments de réflexion », Espaces et Sociétés, n°21, pp. 73-77. [En ligne]

VESCHAMBRE V., 2005, « Le recyclage urbain, entre démolition et patrimonialisation : enjeux d’appropriation symbolique de l’espace », Norois, n°195, pp. 79-92. [En ligne]



Sitographie

http://maisondelestuaire.net/
http://www.docksvauban.com/W/do/centre/histoire
http://www.construction21.org/france/articles/fr/residence-adocks---le-havre-une-nouvelle-vie-pour-les-conteneurs.html
http://www.ush-haute-normandie.org/blog/2014/11/28/semaine-nationale-hlm-acte-3.html
http://www.conservatoire-du-littoral.fr
http://www.unesco.org