Introduction

Les berges de la Seine : usages et conflits dans le département des Hauts-de-Seine

Adrien Baysse

 

 

Les berges de la Seine dans le département des Hauts-de-Seine constituent une ressource de plus en plus utilisée et valorisée, dans le cadre d’un retour au fleuve. La stratégie de gestion durable de cet espace lancée au milieu des années 2000, appuyée sur la concertation, n’a pas permis d’empêcher que des conflits entres acteurs perdurent. Comment de tels conflits émergent-ils ? En quoi sont-ils susceptibles de résolution ? L’analyse d’entretiens permettra de mettre en évidence que les représentations des berges diffèrent fondamentalement d’un acteur à l’autre. L’incompatibilité des stratégies de valorisation de la ressource berge qui en découle explique certains conflits. Par ailleurs, réfléchir à l’inscription temporelle de chaque conflit permet d’en comprendre l’origine spécifique, et d’y apporter une réponse.

Mots-clés : Fleuve en ville. Conflit d’usage. Ressource. Stratégies de valorisation. Développement durable.

Les berges de la Seine sont les talus abrupts séparant le lit mineur du lit majeur du fleuve. Jusqu’au début des années 2000, elles ne figuraient pas sur l’agenda des acteurs publics des Hauts-de-Seine. Une dizaine d’années plus tard, le slogan phare de la politique fluviale du conseil général est devenu « Rendre la Seine aux habitants ». Cet intérêt nouveau manifesté par la collectivité locale est à remettre dans le contexte désormais connu des mouvements de « réappropriation » des fleuves par les villes qu’ils traversent. Cependant, chaque ville ou fraction d’agglomération (comme dans le cas des Hauts-de-Seine) a amorcé une stratégie fluviale selon l’histoire de ses berges. Le territoire des futurs Hauts-de-Seine a été urbanisé à partir du XIXème siècle, à la fois par croissance des noyaux villageois et selon des logiques de lotissement à grande échelle. Les bords de Seine ont été différemment atteints par ces dynamiques. Certaines berges à pente marquée ont connu des implantations précoces de l’habitat des classes supérieures (ainsi à Sèvres), tandis que les rives convexes à pente douce ont plus facilement vu l’installation de bâtiments industriels (par exemple à Asnières). Les eaux considérées comme sales de la Seine et surtout le risque d’inondation ont ajouté au caractère peu attirant des berges.

La volonté de rendre le fleuve aux habitants, d’en faire un nouvel espace destiné au public tout autant qu’un élément de nature a été analysé dans la littérature : à Montpellier et Perpignan (Romain, 2010), à Lyon et Nantes (Bonin, 2007). Ces travaux se concentrent cependant sur des opérations d’urbanisme au bord du fleuve associant construction et production d’espace public. Dans les Hauts-de-Seine, la réappropriation du fleuve s’opère également en invoquant l’écologie, la crise d’activités industrielles joue aussi en faveur de ce mouvement, mais la réalisation de projets d’urbanisme n’est pas au cœur du retour vers la Seine. Dans un espace déjà très urbanisé, la rareté de foncier disponible et la présence de quelques anciens chemins de halage bien conservés a permis au conseil général de projeter plutôt une promenade longeant le fleuve. Se drapant dans le discours du développement durable relatif à la concertation, la gestion raisonnée, la protection de la biodiversité, le conseil général propose une vision harmonieuse des berges. Les acteurs de ces dernières ont participé à l’élaboration d’un projet pour son réinvestissement, le Schéma d’aménagement et de développement durable de la Seine et de ses berges (Schéma) acté en 2006. Supposer l’émergence d’un territoire de projet consensuel autour de la ressource (économique, paysagère, biologique) qu’est ou qu’est devenue la Seine, partagé par ses acteurs, serait toutefois mal appréhender la situation des berges.

Le fleuve en ville n’est pas en effet une entité naturelle (sauvage et évidente), comme le laissent entendre certains discours d’aménageurs. Ne serait-ce que par son statut juridique, la Seine n’est pas un espace vierge, que tout un chacun pourrait se réapproprier facilement. Le domaine public fluvial (propriété de l’Etat) s’étend aux berges, mais peut être transféré aux collectivités locales. Des conventions d’occupation ou de gestion se superposent à ces propriétés, ce qui rend l’aménagement des berges relativement complexe. Cette configuration est l’un des éléments qui fait que la conflictualité est plus présente que l’entente harmonieuse sur les bords de Seine. La réappropriation des berges suppose en effet une valorisation de cet espace, un travail esthétique, symbolique et écologique sur le fleuve. Dans ce contexte, la ressource berge est partagée entre acteurs, de même que la volonté de la valoriser, mais la multiplicité de ces usages entraîne des conflits. Comment la stratégie de gestion durable des berges, qui s’accompagne d’une volonté de « pacification » d’un espace, aboutit-elle à un espace en tensions ?

Expliquer l’émergence d’une conflictualité relative à la valorisation d’un fleuve urbain dans un périmètre donné demande une connaissance du système d’acteurs en présence, de leurs représentations et du temps long de leur action. L’article repose donc sur un travail de terrain effectué au printemps 2011 autour de l’île Saint-Germain, à l’île de la Jatte et de Courbevoie et au barrage de Suresnes, où ont été menées diverses observations. Cinq entretiens semi-directifs approfondis ont aussi été réalisés avec différents acteurs, responsables de la maison de la pêche et de la nature, de l’Association Agréée de Pêche et de Protection des Milieux Aquatiques des Hauts-de-Seine (AAPPMA), du développement durable au conseil général, de l’association des bateaux-logements de l’île de Puteaux, et avec un adhérent de la Société Nautique Basse-Seine (SNBS). L’analyse porte également sur divers documents produits par ces acteurs, dont le Schéma. Il s’agit donc de comprendre chaque tension dans son contexte spatial, par une attention portée aux acteurs, à leurs représentations et pratiques spatiales, ainsi qu’à leurs justifications. Cette démarche s’éloigne de celle consistant à caractériser des conflits d’usage par un repérage spatial, à partir de la presse quotidienne régionale et des données des tribunaux, comme dans les travaux de la littérature émergente sur les conflits d’usage (Torre et al., 2010).

Le système des acteurs des berges présents dans les Hauts-de-Seine est caractérisé par sa densité et sa diversité. Chacun des acteurs élabore une représentation spécifique des berges en tant que ressource. Ces visions sont à l’origine d’aménagement et pratiques, qui aboutissent à des appropriations de la valorisation. De telles actions évoluent en interactions qui constituent des conflits, liés à des logiques de valorisation contradictoires. Des logiques de justification sont également à l’œuvre, qui permettent d’appréhender les modes d’appropriation et les interactions à l’aide de la réflexion théorique de Boltanski et Thévenot (1991). Enfin, il existe des tentatives de résolution, qui sont rendues compréhensibles en opérant un détour par une mise en lumière de la temporalité des conflits.

 

1. Le système d’acteurs dense et diversifié des berges de la Seine.

2. Les berges comme ressource environnementale.

3. Au-delà du consensus en faveur de la valorisation de la ressource, le fourmillement des pratiques et aménagements.

4. Conflits autour de la valorisation : aménagement, pratiques, légitimations.

5. Temporalité et résolution des conflits.
 

Conclusion

 

Références :
Boltanski L., Thévenot L. (1991), De la justification. Les économies de la grandeur, Paris : Gallimard
Bonin S. (2007), « Fleuves en ville : enjeux écologiques et projets urbains », Strates, n° 13
Romain F. (2010), « Le fleuve, porteur d’images urbaines : formes et enjeux », Géocarrefour, 2010/3 vol. 85, p. 253-260
Torre A., Melot R., Bossuet L., Cadoret A., Caron A., Darly S., Jeanneaux Ph., Kirat Th. et Pham H.-V. (2010), « Comment évaluer et mesurer la conflictualité liée aux usages de l’espace ? Eléments de méthode et de repérage », VertigO - la revue électronique en sciences de l’environnement, vol. 10, n° 1

 

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