Du risque d’inondation à Chinagora

I. Le paradoxe des berges alfortvillaises : une ressource situationnelle bloquée par une friche

2. Du risque d’inondation à la faillite de Chinagora : une mise à distance ancienne et renouvelée
 
Cette mise à distance de la Seine et de la Marne par les Alfortvillais, qui se traduit par une désaffection sociale et culturelle des berges, trouve son origine dans la vulnérabilité de la commune au risque d’inondation et semble avoir été renouvelée par la faillite de Chinagora et sa « confiscation » du site de la confluence.
 
Le risque d’inondation constitue une première raison, naturelle, de la mise à distance de la Seine par Alfortville et de la désaffection de ses berges. L’histoire de la commune est marquée par trois crues dévastatrices en 1910, 1924 et 1955. Lors de la crue centennale de 1910, Alfortville était recouverte à 98% sous deux mètres d’eau tandis que le niveau de la crue de 1924 s’élevait à 80 centimètres en moyenne au-dessus du niveau de la rue. Cette forte exposition à l’aléa naturel, concernant l’ensemble des communes du Val de Marne situées en bordure de Seine, se double d’une grande vulnérabilité produisant un risque d’importants dommages matériels voire humains dans le cas probable d’un nouvel épisode de crue exceptionnelle.
Dans l’objectif de lutter contre le risque de crue et ses effets dévastateurs, plusieurs types d’aménagements ont été réalisés sur les berges de la Seine à Alfortville, le long du quai Blanqui. Le parapet en béton destiné à limiter les effets de l’érosion sur la solidité des berges est ainsi surmonté d’une murette anti-crue s’élevant au-dessus du niveau de 1924 (Figure 6). Des normes urbanistiques ont également été établies dans le PPRI de la commune comprenant notamment l’obligation d’habiter au-dessus du niveau de la crue de 1924 et de disposer, dans tout logement, d’un étage au-dessus du niveau de la crue de 1910. Le risque d’inondation et donc la dangerosité potentielle du fleuve s’inscrit dans le paysage et induit une mise à distance physique de la Seine. La ville et ses habitants semblent, par ces aménagements, tourner le dos à la Seine et désirer s’en détacher nettement. Celle-ci, détail révélateur, n’est d’ailleurs pas visible des rues qui débouchent sur le quai Blanqui et seul un observateur qui s’approche du parapet et regarde au-dessus de la murette anti-crue peut réellement voir la Seine. Tout se passe comme si ne pas voir le fleuve le rendait moins dangereux et étendait la distance qui le sépare de la ville. Dans cette dissociation entre la Seine et la ville, les berges de Seine ont donc pu être considérées, de par leur grande proximité avec le fleuve et donc avec le danger qu’il représente, comme des espaces à éviter, des espaces-tampons au mieux[1]
Figure 6 : Les berges le long du quai Blanqui à Alfortville, avec, de gauche à droite, la promenade en contrebas, le mur anti-crue, la piste cyclable aménagée sur le trottoir et séparée de la route par une rangée d’arbres.
 
Cette mise à distance physique de la Seine s’est doublée d’une mise à distance mentale de la part des habitants. L’identité alfortvillaise s’est en effet construite dans cette opposition au fleuve et la nécessité de maintenir une distance physique avec la Seine. Le rôle fondateur des crues dévastatrices dans la mémoire collective alfortvillaise est entretenu encore aujourd’hui, comme en témoigne l’exposition réalisée en 2010 pour le centenaire de la crue de 1910. Cette conception de la Seine et de ses environs comme une source de danger pour la ville a pu conduire à une désaffection sociale des berges de Seine, non envisageables comme un espace de vie par les Alfortvillais.
 
On peut toutefois identifier une deuxième explication possible de la désaffection des berges de la Seine et de la Marne à Alfortville, indépendamment du risque d’inondation. Cette hypothèse résiderait dans la « confiscation » du site de la confluence par Chinagora et surtout sa faillite, qui privent Alfortville à la fois d’un atout situationnel et d’une image valorisante (que le succès de Chinagora aurait dû faire rejaillir sur la commune). Cette situation d’enclave en état de friche joue indirectement sur la désaffection des berges dans la mesure où elle constitue un handicap pour les aménageurs. Le statut spécifique de Chinagora représente un premier handicap pour les aménageurs : bien que géographiquement situé au cœur du territoire alfortvillais, le site de la confluence échappe entièrement à toute décision d’aménagement ou de gestion par la commune en raison de son appartenance juridique et administrative à la société chinoise Nouveau Monde, propriétaire exclusive du site. Cette caractéristique de statut fait de Chinagora une enclave au sein de la commune d’Alfortville. Cependant, ce n’est peut-être pas tant cette situation enclavée qui pose problème aux aménageurs que la faillite du complexe, qui a abouti à l’état actuel du site de la confluence, proche de celui d’une friche. On peut supposer en effet que, si le succès de Chingora avait perduré, le site aurait pu participer, par l’attraction qu’il aurait générée, à la dynamisation des berges de Seine. Or, sa faillite en a fait une friche qui, ajoutée à son statut de « concession chinoise » (et aux difficultés de communication que ce statut génère entre les propriétaires chinois et la mairie d’Alfortville) empêche l’inscription du site dans tout projet d’aménagement des berges. Par conséquent, le kyste que représente Chinagora pour Alfortville sépare les berges de la Seine et de la Marne, obligeant les aménageurs à travailler sur deux tronçons séparés et à trouver un autre site que celui de la confluence, point de rencontre entre les deux cours d’eau, d’où diffuser la revalorisation des berges (par exemple le barrage du Port à l’Anglais sur le quai Blanqui). La faillite de Chinagora et son statut de territoire étranger à la commune d’Alfortville juridiquement et administrativement rendent ainsi impossible toute politique d’aménagement en continu le long des berges et nécessite donc une orientation vers des initiatives ponctuelles.
 
 
 
Depuis la fin des années 1990 et les années 2000, on assiste cependant à un changement dans les mentalités et les discours politiques et associatifs concernant la conception du lien de la ville au fleuve, se traduisant par de nombreuses initiatives de revalorisation des berges. De dangereux, le fleuve semble être devenu, selon les représentations des différents acteurs, un atout, une ressource valorisante dont la mise à distance n’est plus nécessaire et dont on recherche au contraire à se rapprocher.
 


[1] Les informations concernant le PPRI et la perception du risque d’inondation par les Alfortvillais sont issues des entretiens réalisés aux Services Techniques d’Alfortville avec Patrick Derennes (le 24 novembre 2010) et Karim Amokrane (le 27 avril 2011).