« Deux siècles d’emprise humaine sur la baie » (F.Verger)

Le Mont-Saint-Michel est situé dans la partie orientale du golfe normand-breton, plus communément qualifié de baie du Mont-Saint-Michel. Celle-ci se divise entre la « petite baie » où se trouve le mont et la partie occidentale, qui va jusqu’à la pointe du Grouin.

La sédimentation en Baie du Mont

La Baie du Mont est occupée par un marais maritime. Il s’agit d’une étendue basse faite d’alluvions récentes, susceptible d’être recouverte par la marée. C’est une forme d’accumulation liée au colmatage dû à l’action conjointe des fleuves et de la mer. On parle aussi de wadden : ce terme vient du latin vadum qui signifie gué (on le retrouve par exemple dans la baie des Veys).

Le marais maritime est composée de deux parties :

  • la slikke ou vasière : c’est la partie la plus basse du marais qui est inondée à chaque marée haute, même à mortes eaux. Au sens strict, c’est le wadden.
  • le schorre ou herbus : portion la plus élevée du marais qui n’est inondée qu’aux marées de vives eaux.

Dans la Baie du Mont, les sédiments sont composés de sables présents dans les parties basses de l’estran, de coquilles marines, de tangues plus ou moins argileuses et de vases parfois très fines. Ce vaste espace le remblaiement a été très actif durant la transgression flandrienne, lorsque le niveau général de la mer est monté et a entraîné un dépôt de sédiment des fonds vers la baie. Il se poursuit aujourd’hui mais de manière inégale, expliquant la différence morphologique entre les deux espaces. À l’Ouest le colmatage est ralenti mais à l’Est il reste actif, ce qui explique les inquiétudes autour de la progressive disparition du « caractère maritime » du Mont-Saint-Michel.

La progression différentielle de la sédimentation s’explique par de multiples facteurs et la comparaison entre les deux ensembles permet de mieux saisir les spécificités de la baie orientale.

  • À l’Ouest, se trouve un golfe non estuarien : la baie de Cancale-Cherrueix. Ce domaine abrité des vents se caractérise par des grèves moyennement étendues mais aussi un faible développement du schorre, excepté au débouché des biez.
  • La baie orientale, de son côté, se trouve à l’embouchure de trois fleuves côtiers : la Sée, la Sélune et le Couesnon, ce qui lui confère un caractère estuarien. De plus, en raison de la faiblesse de ses pentes, mais également de l’étendue du marnage, l’estran s’étend sur une superficie trois fois plus grande que dans la baie occidentale, soit près de 200 km2. Cette faible déclivité explique non seulement l’ampleur du mascaret qui accompagne la progression du flot lors des marées de vives-eaux, mais également la faible incision des chenaux de marée. Par conséquent, ceux-ci divaguent sur presque la totalité de l’estran.

À une échelle plus fine, on distingue nettement les schorres ou prés salés, des slikkes ou vasières.

Les schorres sont formés de vase fine consolidée. Ils forment un paysage terrestre de prairies couvertes de végétation halophile qui contraste avec le pré marin des slikkes. En baie du Mont-Saint-Michel, leur topographie est assez uniforme et les principaux accidents sont constitués par les chenaux de marée. Ils sont occupés par un élevage ovin à forte valeur ajoutée.

La bande qui borde la marge maritime du schorre appartient à la haute slikke. Elle est couverte de spartines, de salicornes et reçoit le maximum des sédiments apportés par les laisses de pleine mer. Au-dessous de ce talus se poursuit la slikke, ponctuée de quelques touffes végétales pionnières puis sans végétation.

Les actions anthropiques

Endiguements et canalisations

La rationalisation de l’espace, qui se traduit essentiellement par la canalisation du Couesnon et la construction de digues, se fait progressivement à partir du XIXe siècle. À l’origine, le fleuve divaguait sur les tangues de la baie à partir de l’anse de Moidrey. De ce fait, les conquêtes effectuées dans le périmètre d’une concession accordée en 1769 à un armateur granvillais, Quinette de la Hogue, furent éphémères.

Ce n’est qu’après la canalisation du Couesnon depuis l’anse de Moidrey jusqu’au Mont-Saint-Michel que la construction de polders prend son essor grâce à l’action de la compagnie Mosselmann, qui deviendra ensuite la Compagnie des polders de l’Ouest. La construction d’une chaîne de pierre à partir de la Roche Torin en direction du Mont est entreprise à partir de 1860. En 1878-1879 est construite une digue insubmersible longue de près de 2 km pour unir le mont et le continent. L’objectif était double, il s’agissait de permettre l’accès au Mont lors des fortes marées et de faciliter la navigation sur le Couesnon. Parallèlement, les petits cours d’eau de la Guintre, du Landais et de la Rive sont détournés entre 1879 et 1884, le premier vers l’estuaire de la Sélune en direction de la Roche Torin et les autres vers le Couesnon. Tous ces travaux avaient pour but de favoriser les atterrissements et préparer l’endiguement des espaces intertidaux. À l’ouest du Couesnon, les endiguements se poursuivent jusqu’à la construction du polder Tesnières en 1934.

Les conséquences

 Le grand nombre d’actions anthropiques telles que l’endiguement, le détournement des petits cours d’eau, la canalisation et le barrage sur le Couesnon ont accéléré le colmatage de la baie et en particulier l’extension des schorres.

Ainsi dans la partie orientale de la baie, les schorres ont connu une forte progression. Ils couvraient environ 670 ha en 1947, 1236 en 1980 et 1370 en 1996 à l’ouest du Couesnon jusqu’à la chapelle Sainte-Anne. À l’Est, ils ont progressé avec des épisodes de recul pour atteindre 1130 ha en 1996.

On constate tout au long du XXe siècle un progressif envasement de la baie. Dès 1932, le Couesnon est affaibli par des prises d’eau destinées à la ville de Rennes. Sa canalisation, ainsi que celle des autres fleuves côtiers, leur ôtent leurs capacités érosives grâce à leur effet naturel de « chasse d’eau ». Elles provoquent le dépôt croissant de tangue dans la baie.

C’est cet envasement qui motive la construction du barrage de la Caserne, sur le Couesnon, en 1968-1969. Il a à l’origine pour objet de favoriser le drainage des marais proches du Couesnon, d’empêcher la salinisation des terrains de l’anse de Moidrey. Deux objectifs ne sont pas réalisés : la création d’un plan d’eau de loisir nautique et la mise en place de chasses dans la baie. À ce moment, le Couesnon est fixé à son débouché dans la baie par les vannes du barrage de la Caserne et emprisonné jusqu’à la latitude du Mont mais décrit au-delà des divagations de grande ampleur.


La prise de conscience de l’envasement de la Baie

C’est à cette époque que les réflexions sur l’ampleur de l’envasement et les dommages tant esthétiques qu’en termes d’écosystème prennent de l’ampleur et suscitent des projets. Néanmoins les inquiétudes liées au rétrécissement de la baie et à la mise en péril du caractère maritime du Mont ne sont pas nouvelles. 

Parallèlement à l’anthropisation rapide du milieu, on assiste dès le XIXe siècle à une prise de conscience de l’intérêt de conserver ces étendues intertidales. Dès juin 1883, en pleine poldérisation de la baie, une commission extra-parlementaire préfère « que le Mont-Saint-Michel reste au milieu des grèves » plutôt que d’étendre la surface agricole jusqu’à lui.

La défense de l’estran se fait d’abord dans une perspective esthétique. De plus, la progression des herbus étant contemporaine de l’essor de la fréquentation touristique, ceci suscite les prises de position marquées de personnalités influentes. Ainsi pour Victor Hugo « il faut que le Mont-Saint-Michel reste une île » tandis que Maupassant loue cette « inimitable plaine de sable qui se mêle au loin avec la mer et le firmament ».

De nouvelles réflexions sont engagées à partir des années 1960-1970 tandis que l’inscription du site sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO en 1979 invite à prendre en considération la question de l’envasement de la baie et la progression des herbus. Un premier modèle hydrosédimentaire est établi en 1977 par les soins du Laboratoire Central d’Hydraulique de France. Cette étude envisage également plusieurs possibilités, comme la coupure la coupure de la digue-route sur 800 m, la suppression de la digue de la Roche Torin. En 1983 celle-ci est arasée, la Sée et la Sélune peuvent de nouveau éroder les sables. En 1989, Jean Pierre Maillard, ingénieur des Ponts et Chaussées et architecte, est chargé d’un projet de maintien de l’insularité du Mont et privilégie les aspects paysagers du site. Il organise un concours international auquel participent cinq architectes et propose en 1993 un aménagement concernant les parkings à proximité du Mont. Or ce projet contredit la loi Littoral et il est arrêté après avis défavorable du Conseil d’Ètat.

À partir de 1995 cependant, l’État décide de restaurer le caractère maritime de l’îlot.