Des patrimoines, pourquoi et pour qui ? D’une sélection patrimoniale politique à l’appropriation inégale par les habitants

Les patrimoines analysés dans le premier point de notre propos sont ceux que les acteurs publics de la municipalité et de l’agglomération ont définis et valorisés à des fins d’aménagement et de marketing urbain. Cependant, il ne faut pas oublier que cet acte institutionnel constitue toujours un choix parmi un plus large panel de possibilités, et que ces choix ne correspondent pas toujours aux représentations et aux pratiques des habitants. Ainsi, si patrimoine et territoire sont étroitement liés (Di Méo, 1995), le lien entre un élément de patrimoine, l’acte institutionnel qui le déclare tel, son appropriation par un groupe social et le territoire auquel il se rapporte n’est pas systématique, et des disjonctions entre ces termes sont possibles (Gravari-Barbas, 1996). Il importe alors de s’interroger d’une part sur les fondements des patrimoines dans la société et dans les espaces vécus des individus, et d’autre part sur la réception, l’appropriation et l’éventuelle transformation par des groupes sociaux des patrimoines mis en avant par les institutions. Dès lors, le patrimonialisation, pour être complète, doit être habitante autant qu’elle est institutionnelle (Guinard, 2011), ce qui rend le cas du Havre problématique.

Une sélection et une hiérarchisation des patrimoines ?

Dans un premier temps, on peut mettre en évidence la dimension sélective de la patrimonialisation, qui distingue dans le passé comme au présent ce qui est digne de construire l’image emblématique d’un lieu et ce qui ne l’est pas.

En ce sens, c’est la patrimonialisation du quartier reconstruit par Auguste Perret qui est la plus évidente. Sa reconnaissance internationale par l’UNESCO depuis 2005, accompagnée d’un effort de communication et de marketing urbain important de la part de la municipalité, en est le premier facteur. A cela s’ajoute la force de l’ancrage spatial de ce patrimoine : la spécificité et l’uniformité de l’architecture et de l’urbanisme de Perret font du quartier reconstruit une zone bien délimitée et aisément reconnaissable pour l’habitant comme pour le visiteur, qui se détache nettement des autres quartiers de la ville. L’emploi du terme de « centre-ville UNESCO » voire de « ville UNESCO » pour parler de ce quartier nous a frappés dans le discours des différents intervenants que nous avons rencontrés, que ce soit le directeur de Sciences Po Le Havre ou la guide qui nous a présenté l’appartement témoin. Tout se passe comme si le classement UNESCO avait constitué un espace à part dans la ville, qui a un statut ambigu : d’un côté, il s’autonomise pour constituer un microcosme, une ville à part ; de l’autre, il tend à symboliser le Havre et sa vocation à être son centre. Ce patrimoine dominant est donc associé à une centralité dominante, qui est valorisée aux dépens d’autres centralités qui pourraient aussi faire patrimoine, comme par exemple le quartier Saint-François, le plus ancien du Havre, qui compte plusieurs bâtiments historiques emblématiques.

La hiérarchisation entre ces deux centralités est le symptôme d’une sélection opérée entre le patrimoine « ancien », c’est-à-dire antérieur à la Seconde Guerre mondiale, et le patrimoine Perret de la reconstruction, au profit de ce dernier. Pourtant, la protection du patrimoine « ancien » du Havre avait été portée par un fort volontarisme, sous l’égide de Georges Priem, secrétaire général des Amis du Vieux-Havre, et ce des années 1930 jusqu’à l’après-guerre (Gourbin, 2001). Il a notamment poussé au classement des bassins qui entourent le quartier Saint-François et empêché qu’ils ne soient comblés, raison pour laquelle cette zone n’a pu d’ailleurs être incluse dans le plan de reconstruction Perret. La création d’un Musée de l’Ancien-Havre par la municipalité en 1955 constitue un acte de patrimonialisation institutionnelle de cet ancien quartier de pêcheurs. Pour autant, celui-ci n’existe plus aujourd’hui en tant que tel : depuis 2010, il porte le nom d’Hôtel du Bocage de Bléville, hôtel particulier d’un ancien négociant qui abrite les collections, ce qui a pour effet de gommer sa dimension patrimoniale. La valorisation du patrimoine ancien, qui s’inscrit dans une histoire de luttes pour sa reconnaissance contre des plans d’aménagement élaborés à ses dépens depuis l’avant-guerre, est donc passée à l’arrière-plan par rapport au patrimoine Perret qui valorise la reconstruction et l’urbanisme moderne de la ville. Celui-ci s’impose comme « le patrimoine le plus "instrumentalisable", celui sur lequel peut s’appuyer le projet de ville » (Gravari-Barbas, 2004, p.607).

En outre, derrière cette subordination de l’ancien au moderne se cache au Havre un patrimoine potentiel qui demeure silencieux, car non assumé par la ville. Celui-ci renvoie à la place importante occupée par le Havre dans la traite négrière au XVIIIème siècle, qui si elle était mise en avant viendrait nuancer les connotations positives d’un patrimoine maritime par ailleurs valorisé. Selon le président Briot de l’association CHRH (Centre Havrais de Recherche Historique), dont M. Gravari-Barbas cite les propos lors d’un entretien dans son article : « Tout le XVIIIe au Havre il ne faut pas en parler, c’est tabou… parce que le Havre a été second port négrier de France » (2004, p.607). Cette histoire aurait pu être reconnue comme elle l’a été à Nantes ou à Bordeaux, mais le lien consubstantiel entre élites locales havraises et anciennes fortunes issues de la traite des Noirs semble rendre cette reconnaissance difficile. Cela fait notamment entrave à la constitution d’un musée historique sur ce sujet, unifié et visible, de la ville. L’exposition « Café, coton, chocolat. 300 ans de négoces au Havre », qui se tient depuis novembre en trois bâtiments anciens de la ville qui en constituent les « Musées Historiques » (Hôtel du Bocage de Bléville, Abbaye de Graville, Maison de l’Armateur), pourrait cependant être le premier pas vers une reconnaissance de ce passé, condition préalable à une patrimonialisation éventuelle. Celle-ci paraîtrait d’autant plus pertinente que des traces indirectes de cette histoire persistent dans la ville. L’odeur du café qui flotte toujours autour du port est l’un des indices de cet héritage, de même que les nombreuses maisons de torréfaction que nous avons croisées sur notre chemin dans les hauteurs de la ville (figure 4).

Figure 4 : Enseigne d’une maison de torréfaction dans la « ville haute »


Photographie prise par Florence Costa le 31/10/14 à 12h


Des appropriations problématiques de patrimoines exogènes ?

Les patrimoines du Havre, essentiellement définis selon une logique top-down, c’est-à-dire proposées si ce n’est imposées d’« en-haut », posent problème non seulement par leur inégale valorisation, mais aussi par leur appropriation parfois difficile pour les habitants.

Le cas du patrimoine Perret est là encore symptomatique de ce processus. Mal aimé par les Havrais très attachés à leur ville d’avant les bombardements et traumatisés par son austère reconstruction, le béton du centre-ville est de plus associé négativement à la couleur politique longtemps communiste de la municipalité par ses détracteurs, le Havre devenant dans les représentations collectives une « Stalingrad-sur-mer » (Gravari-Barbas, 2004). L’obtention du label UNESCO est donc une grande surprise pour les habitants, qui ne la comprennent pas toujours bien. La municipalité, consciente de cet écart entre légitimité mondiale et désaffection locale pour le patrimoine, a depuis 2005 multiplié les formes de valorisation du centre-ville Perret (préemption d’un appartement témoin ouvert aux visiteurs, création d’un centre d’interprétation du patrimoine, organisation d’événements autour des anniversaires de l’inscription) (Gravari-Barbas, Renard, 2010). Si ces initiatives ont en partie porté leurs fruits et ont permis aux Havrais de mieux apprécier le patrimoine Perret, on peut s’interroger sur le caractère résolument exogène de cette patrimonialisation : il aura fallu un regard extérieur, celui des amateurs d’architecture et des touristes, pour que la honte se transforme en un début de fierté (Gravari-Barbas, Renard, 2010). Un entretien informel que nous avons eu avec une habitante d’une soixantaine d’années dans les jardins suspendus le 31 octobre 2014 vers midi est en ce sens révélateur. En effet, interrogée sur sa perception du centre-ville UNESCO, elle rappelle dans un premier temps sa difficulté initiale à accepter cette architecture, évoque dans un second temps sa valorisation par la nouvelle municipalité depuis le départ des communistes, puis nous demande ce que nous-mêmes en pensons avant de formuler un jugement personnel. Ce n’est qu’après avoir entendu une appréciation positive de notre part qu’elle admet trouver désormais une certaine beauté à cette architecture, tout en nuançant toujours son propos.

Le cas du patrimoine portuaire soulève des questions différentes : s’il est certes fortement approprié par les habitants (de nombreuses associations de conservation du patrimoine maritime et portuaire existent), ce n’est pas nécessairement pour lui donner les mêmes significations que la municipalité. D’un côté, les acteurs institutionnels semblent, par la valorisation de l’objet conteneur et par celle des docks reconvertis, mobiliser l’image d’un Havre ouvert sur le monde par le passé comme au présent. D’un autre côté, le port à conteneurs n’étant pas un lieu ouvert à la ville, ce qui est considéré comme patrimoine maritime et portuaire par les habitants, soit les espaces aujourd’hui abandonnés par l’activité industrialo-portuaire, semble être en décalage par rapport à cette représentation. C’est d’abord comme un patrimoine vécu qu’il est approprié : la plage et les bassins, en continuité avec la ville, sont des lieux où on se promène, alors que les démarches de protection du patrimoine organisées par des associations d’habitants se focalisent principalement sur les bateaux, par exemple sur la restauration et la remise en eau de navires classés. Ce patrimoine maritime, à l’interface entre ville et port, tient aussi sa force de sa persistance dans le temps : contrairement aux bâtiments du vieux Havre, la guerre n’a pu le détruire.

Le patrimoine naturel de l’estuaire a, lui aussi, une dimension exogène. Qu’il semble davantage vécu comme une réglementation qui vient s’imposer aux acteurs économiques et sociaux que reconnu comme la valorisation d’une éventuelle identité de l’estuaire en est un premier indice. La thématique de la biodiversité à laquelle ce patrimoine est principalement lié, et dont le label Natura 2000 témoigne, n’est de même pas une caractéristique toujours facile à appréhender pour les habitants, parce que la comprendre dans sa complexité implique certaines connaissances scientifiques. Par contre, cet estuaire très anthropisé est le lieu de nombreuses activités qui ne sont pas toujours aisées à concilier avec ces préoccupations environnementales. Si la chasse et l’agriculture, par le biais de réglementations et de cahiers des charges spécifiques, peuvent faire bon ménage avec la préservation de la biodiversité, il n’en va pas de même pour les activités industrialo-portuaires, très polluantes. Lors de notre visite en car de cet espace, le discours de l’écologue Alix Guillemette qui nous accompagnait était critique vis-à-vis des acteurs de l’industrie et du port, dont les compensations environnementales n’étaient pas de son point de vue à la hauteur des dommages causés par les aménagements. On peut se demander si deux patrimoines différents n’entrent pas en conflit ici : le port et l’industrie sont essentiels à l’identité de la ville et en tant que tels sont peut-être autant un patrimoine que la biodiversité de l’estuaire. L’extension de la signification du terme patrimoine pose ici des problèmes de légitimité.

Néanmoins, il faut noter la présence d’une Maison de l’Estuaire, qui par ses animations et promenades guidées vise à sensibiliser les habitants à ce patrimoine, et pourrait le rendre plus prégnant dans l’identité de la région. Il serait par ailleurs intéressant, même si nous n’avons pas pu récolter de données à ce sujet, de connaître le rapport des périurbains de l’agglomération du Havre à cet environnement, puisqu’ils seraient les premiers tant à profiter de celui-ci qu’à subir sa dégradation.

Les patrimoines à l’épreuve des évolutions sociales

La dimension exogène des patrimoines du Havre nous amène donc à interroger le rapport entre patrimoines et société : peut-on parler d’un patrimoine si celui-ci n’est pas ou plus investi de représentations par une société ? Le patrimoine d’abord exogène ne peut-il pas faire l’objet de réinterprétations a posteriori, au gré des évolutions sociales ?

En premier lieu, on peut donc légitimement se demander ce que les patrimonialisations au Havre conservent exactement. Ils semblent souvent protéger davantage une façade qu’un contenu social. Dans le cas du patrimoine Perret, les réglementations strictes portant sur les façades des bâtiments, que les habitants ont interdiction de transformer en est le symptôme : à l’intérieur, les populations et les modes de vie changent ; à l’extérieur, la ville doit conserver la même apparence. Dans un autre registre, les Docks Vauban reconvertis en centre commercial conservent l’enveloppe des anciens entrepôts du port, mais en en changent complètement la fonction (figures 5 et 6). Sur le site web des Docks, on ne trouve aucune mention de l’histoire du lieu et de son rôle dans les négoces havrais, pas plus que le son importance éventuelle pour l’identité du groupe socio-professionnel des dockers n’est évoquée.

Figures 5 et 6 : Les Docks Vauban, intérieur et façade


Photographies prises par Florence Costa le 29/10/2014 à 15h et par Solène Amice le 29/10/2014 à 15h.

Mais si les patrimoines peuvent être de simples façades, il n’en reste pas moins que leurs effets sont réels sur la polarisation sociale de l’espace, par un jeu de réinterprétations sociales et de revalorisation foncière a posteriori. Ainsi, le patrimoine Perret, qui abritait au départ une offre d’appartements diversifiés permettant à différentes catégories sociales de se reloger au sortir de la guerre, s’est aujourd’hui fortement embourgeoisé. La reconstruction du centre-ville a été compris, à terme, comme une « revanche » de la ville basse sur la ville haute : autrefois populaire et opposée par sa composition sociale à une ville haute grande bourgeoise, la ville basse est désormais habitée par des classes moyennes supérieures. Les Havrais les plus défavorisés ont pour leur part été relégués dans les nouveaux quartiers d’habitat social construits plus à l’Est dans les hauteurs, tels Caucriauville. Cet embourgeoisement du centre-ville UNESCO, couplé au vieillissement actuel de sa population, a un effet retors sur l’animation de la centralité patrimonialisée. En effet, la majorité des restaurants et des bars sont contraints de fermer plus tôt à cause des plaintes des riverains, voire de se déplacer plus au Sud, à l’interface de la ville et du port.

C’est donc le quartier des Docks qui se transforme le plus en ce moment au Havre, attirant notamment une population étudiante. La patrimonialisation portuaire et maritime n’est pas non plus étrangère à cette évolution, que le directeur de Sciences Po Le Havre que nous avons rencontré lors de notre terrain a qualifié de « gentrification ». Ce terme désigne au sens large une forme d’embourgeoisement d’un quartier d’une ville, qui se caractérise par un changement de population ainsi que par un renouvellement urbain touchant tant l’habitat que les commerces ou l’espace public (Clerval, 2013). Il n’est donc pas inadapté, quoique le phénomène en soit à ses débuts, pour décrire cette transformation d’un ancien quartier de dockers réputé « mal famé » en un campus étudiant, via un processus de revitalisation urbaine qui valorise les aménités du port.