Déforestation, reforestation et gestion forestière au Ventoux

Le paysage forestier unique du Ventoux, qui présente l’étagement décrit précédemment, est le fruit d’une histoire tourmentée. Il suffit de regarder quelques clichés datant de la fin du 19ème siècle pour se rendre compte du travail exceptionnel de reforestation qui a été accompli en un siècle : à un paysage désolé de landes a succédé une riche forêt dans laquelle l’action anthropique reste bien visible.

A la faveur du reboisement, la forêt du Ventoux a été recomposée par l’homme, si on la compare aux informations qui nous sont parvenues sur l ‘état de la forêt avant 1250, date de la cession de la forêt aux habitants de la montagne et du tout début de la déforestation.

Jusqu’au milieu du 19ème siècle et malgré un découpage administratif différencié entre les versants, les pratiques d’exploitation du mont Ventoux par les habitants sont relativement unifiées. L’exploitation agricole des versants est importante, avec la domination de polycultures autarciques, et l’élevage ovin extensif est très pratiqué jusque dans les pentes les plus élevées du Ventoux.

Cet élevage extensif mais néanmoins important a généré du surpâturage et a beaucoup nui à la régénération de la forêt, accélérant un processus de déforestation par ailleurs bien entamé. Outre le défrichage pour usages agricoles, la forêt fournissait en effet de nombreux produits aux habitants : bois de chauffage, buis pour la production d’engrais, herbes aromatiques (lavande, etc.). Cette exploitation intensive et protéiforme culmine vers le milieu du 19ème siècle, engendrant un déboisement massif que seuls quelques lambeaux de forêts venaient tempérer.

Les conséquences néfastes du déboisement alertent peu à peu les autorités locales comme centrales, notamment l’érosion croissante suite aux crues dévastatrices de divers cours d’eau de la région dans la première moitié du 19ème siècle : Toulourenc, Durance, etc.. Une première loi très ambitieuse est votée en 1860, sous l’influence directe de Napoléon III, permettant d’interdire le pâturage sur certains terrains et d’y pratiquer le reboisement d’office.

Devant l’hostilité des populations montagnardes, deux lois plus libérales sont votées en 1864 puis 1882. Avec la dépopulation croissante des montagnes, la pression foncière s’amoindrit. Le cumul de ces facteurs aboutit à des résultats très positifs sur les versants Sud comme Nord : de larges campagnes de reboisement y furent menées.

Mais cette impulsion nationale ne doit pas masquer l’énergie déployée par la commune de Bedoin, à qui les droits fonciers sur tout le versant sud ouest avaient été octroyés depuis 1250. En 1840, le maire de Bedoin Jean-Joseph Eymard débute une bataille pour le reboisement des pentes du Ventoux.

L’hostilité des conseillers municipaux, pour beaucoup des bergers, reste toutefois grande et le reboisement n’est pas décidé. Mais quand son fils Joseph-Charles Eymard reprend la mairie en 1858, celui-ci relance l’idée avec l’appui des administrations forestières concernées et de l’inspecteur forestier François Tichadou, porteur de techniques novatrices de semis et de plantation.

Malgré de fortes hostilités, la limitation du pacage et le reboisement sont lancés sur plusieurs secteurs. Les lois mentionnées ci-dessus viennent appuyer cet effort local, emportant peu à peu l’adhésion des populations en raison des subventions accordées par l’Etat pour le reboisement. Il est intéressant de noter que la loi de 1860, jugée à l’époque coercitive, a en fait joué un rôle de catalyseur pour le changement des mentalités chez les habitants de Bedoin.

La progression notable du reboisement ne doit pas masquer les tensions cela créa, notamment entre des services forestiers parfois perçus comme les émissaires du pouvoir central, et des habitants jaloux des revenus issus de l’exploitation traditionnelle de la montagne.

Le reboisement offre néanmoins l’occasion d’un changement de paradigme quant à l’exploitation forestière. A une exploitation non concertée et manifestement abusive, succède une gestion plus raisonnée faisant valoir les potentielles richesses pouvant être tirées d’une forêt durablement gérée.

A Bedoin notamment, le reboisement accorde une place importante au chêne, planté avec des espaces de 5m pour accroître le potentiel truffier de la région. Les revenus truffiers progressent fortement au tournant du 20ème siècle. De la même façon, on décide d’introduire des essences rares comme le cèdre de l’Atlas, et de développer l’industrie forestière à travers des essences comme le pin noir.

Si le reboisement ne s’est pas fait sans heurt, du fait malgré tout d’oppositions locales lancinantes et de la rudesse des conditions climatiques qui a pu ralentir le processus, force est de constater que le résultat est probant.

Comme le conclut Jean-Michel Ningre, ingénieur du GREF et auteur en 2007 d’un article sur le reboisement au Ventoux (« Le reboisement du Ventoux au XIXè siècle », Forêt méditerranéenne, tome XXVII, n°4, décembre 2007), cet exemple emblématique d’un reboisement réussi peut être transposé à certains pays du Sud confrontés à ce type de problème.
 

 Source : Le Mont Ventoux : encyclopédie d’une montagne provençale

La carte ci-dessus illustre l’étendue du reboisement entre le milieu du XIXe siècle et la période actuelle. L’étagement bioclimatique, issu à la fois de ce reboisement et des lambeaux de forêt qui persistaient, apparaît clairement le long de l’axe de crête Sud-Est/Nord-Ouest de la montagne.

 

III. Une montagne à la faune et à la flore exceptionnelle