Conflits autour de la valorisation : aménagement, pratiques, légitimations.

Territoire nourri aussi par ses tensions, les berges de la Seine connaissent des conflits spatiaux, qui se doublent de conflits de légitimation. Les conflits autour de la valorisation émergent soit lors de la mise en place de stratégies d’usage de la ressource, soit par accumulation de tensions entre valorisations locales aux intérêts divergents. « Rendre la Seine aux habitants » s’accompagne de controverses sur l’usage de l’espace, comme à Courbevoie autour de la promenade bleue, entre le service Seine du conseil général et la Société Nautique Basse Seine. Du pont de Neuilly à celui de Courbevoie, la berge est entièrement artificialisée, une voie rapide la longe (cf. document 3). Entre celle-ci et la Seine, le bâtiment du club d’aviron surplombe des palplanches. Un terrain attenant est utilisé comme parking par les adhérents, et appartient à Ports de Paris, qui tolère ce « bon squat » d’après un adhérent de la SNBS. Le service Seine le qualifie d’occupation sans droit et d’obstruction à la continuité piétonne, car la promenade bleue doit s’établir sur ce terrain. Le même adhérent prévoit que la disparition du parking devrait diviser par deux le nombre d’adhérents à partir de septembre 2011, date à laquelle les travaux doivent commencer. 


[Document 3 : La promenade bleue à Courbevoie, ou la création d’une continuité piétonnière accessible en bord de Seine. La future promenade s’avance entre la voie rapide surmontée d’une dalle et la Seine, puis en coursive le long du bâtiment du club. Le tracé qu’elle doit emprunter entre le club et le pont de Neuilly est encore incertain. Croquis : A. Baysse.] 

De plus, cette portion de promenade ne peut continuer sous le pont de Neuilly, qui « est trop bas » d’après la SNBS pour qu’une coursive y soit construite. Commencer la promenade au niveau du club ou avant le parking n’apporte pas de changements significatifs au contact attendu des usagers avec le fleuve. Aujourd’hui l’accessibilité à un tel espace est restreinte pour les piétons, comme on peut le voir sur le document 3 : il faut traverser la voie rapide à pied ou faire le détour par le pont de Courbevoie. Toutefois, pour dépasser ces effets de coupure, le conseil général envisage de mettre en place des passerelles descendant de la dalle vers la promenade (on les aperçoit à l’extrémité gauche de la photographie de gauche du document 4). La volonté affichée du conseil général de rendre toute la Seine aux habitants s’accompagne ainsi de la réalisation de projets qui servent aussi bien les intérêts de riverains, qui restent peu définis, que la valorisation de l’image du département.


[Document 4. La transition prévue à Courbevoie. A gauche une affiche vantant le projet de promenade bleue, reprenant les couleurs supposées de la « nature » (verte, bleue et marron) habituelles dans les iconographies de développement durable, et montrant un espace public réapproprié par des habitants. A droite, l’état actuel de la berge : on reconnaît les immeubles de l’affiche, et le parking de la SNBS à l’extrémité gauche de la photographie. Photographie : A. Baysse.] 

 Les intérêts de ces riverains et du conseil général ne coïncident néanmoins pas toujours. Dans les communes d’Issy-les-Moulineaux, Meudon et Sèvres, le projet ‘’Vallée Rive Gauche’’ vise à « [réhabiliter] la voirie [en laissant] beaucoup de place à un aménagement des berges de Seine à caractère naturel », selon le chargé de développement durable au conseil général. Il est cependant vivement critiqué par l’association Val de Seine Vert, qui reproche la place trop importante laissée aux voitures sur la RD 7, par rapport aux autres mobilités et usages des berges. La minéralisation trop prononcée, avec le maintien d’une 2x2 voies en bord de Seine rendrait la promenade bleue « triste et grise ». L’opposition de Val de Seine Vert et d’autres associations à l’occasion de l’enquête publique n’a pas empêché le conseil général de lancer le projet.

 Au-delà des retombées du Schéma, les conflits peuvent trouver leur origine dans une valorisation autre que patrimoniale et paysagère. La préoccupation écologique de l’AAPPMA, qui se présente comme une sentinelle de la protection des milieux aquatiques, touche les bateaux-logements. Elle leur reproche de s’amarrer directement aux arbres, ce qui facilite l’érosion des berges, et réduit le courant dans la zone située entre la péniche et la berge, créant ainsi des concentrations de matériel flottant qui empêchent les plantes hélophytes de se développer. De plus, les activités de l’association qui protègent ou valorisent les berges (plantations d’herbiers, repeuplement, alerte etc.) demandent des financements, et l’absence de participation financière des promeneurs, joggeurs, cyclistes, malgré leur usage des berges, crée des tensions perceptibles chez les responsables de l’AAPPMA. Ils suggèrent qu’ils entretiendraient un lien privilégié avec les berges, une appropriation de ressource reconnue, taxée et encadrée par l’Etat.

 Encore plus ancré temporellement dans le territoire, un conflit occupe les occupants des bateaux-logements de l’Association de Défense de l’Habitat Fluvial et Voies Navigables de France depuis une trentaine d’années. Certains groupes de bateaux-logement ont une convention d’occupation temporaire, tandis que d’autres sont présents sur le fleuve sans autorisations, et passibles d’amendes et d’expulsion définitive du domaine fluvial pour atteinte à la propriété de la personne publique. Cette situation est due pour l’ADHF à un manque de places délivrées par VNF dans un département densément peuplé où la demande est très importante. VNF avance divers arguments pour ne pas autoriser des occupations de place, relevant de la sécurité fluviale (la proximité au barrage de Suresnes a ainsi été invoqué longtemps pour ne pas légaliser les bateaux installés juste à son aval), de la protection de la faune et de la flore. VNF ressentirait, d’après des habitants de bateaux-logements, comme une dépossession du domaine public fluvial la présence de péniches ainsi amarrées, sentiment en relation à sa vision patrimoniale de la ressource. En réaction, les bateaux-logements avancent que leur installation sur les berges participe aussi d’une valorisation d’un patrimoine historique de la Seine, celui des péniches qui y ont navigué depuis le XIXème siècle : diverses justifications de l’usage sont ainsi mises en avant.

 La question des techniques d’amarrage souligne cette importance des justifications par « montée en généralité » d’intérêt particulier à un intérêt plus général (selon l’expression de Boltanski et Thévenot) dans les conflits de valorisation de la ressource. Lors de la régularisation du groupe de bateaux-logements de l’île de Puteaux, le système d’amarrage a changé à la demande de VNF, avec le passage des écoires (amarres métalliques fichées dans le sol reliant le bateau à la berge) aux ducs d’Albe (poteaux plantés dans le fleuve à quelques mètres de la rive). D’après le Service du développement et des affaires domaniales, les ducs d’Albe assurent une meilleure défense en cas de crue contre les flux importants qui emporteraient les bateaux et donc une sécurisation de la ressource économique. Pour le président de l’association locale de bateaux-logements, les ducs d’Albe n’offrent pas de meilleure résistance que les écoires et ont été mis en place pour justifier un nouveau prélèvement de VNF, le loyer de ces ducs d’Albe, en sus des redevances ressenties comme déjà fort élevées que prélève l’établissement public. VNF fait ici appel au registre de l’efficacité (‘’cité industrielle’’ de Boltanski et Thévenot) tout en rendant plus difficile l’installation des bateaux-logements. Ces derniers se réfèrent au droit opposable au logement pour souligner que VNF pourrait participer à l’effort national de logement en les laissant s’installer (‘’cité civique’’).

 Le document 5 récapitule les conflits qui se déploient sur les berges. Tous les acteurs n’y sont pas impliqués au même niveau, le conseil général étant contesté ou contestant 5 fois, VNF 4 fois, l’AAPPMA et les bateaux-logements 3 fois. Avec la SNBS, ils forment un sous-système d’acteurs assez intégré, majoritairement constitué de contestataires contestés, mais comportant seulement deux contestations à double sens. L’AAPPMA apparaît comme un pôle uniquement de contestation, ceci étant du à la vigueur avec laquelle elle souhaite assure sa mission de protection des milieux aquatiques.


 

[Document 5. Les conflits d’usage issus des confrontations entre stratégies de valorisation de la ressource. La flèche indique une contestation. Les couleurs renseignent sur le rôle de l’acteur dans les conflits qui le concernent : les contestés sont en bleu, les contestataires en rouge, les contestataires contestés en vert. Figurent sur le schéma des conflits non évoqués : l’AAPPMA et la SNBS contestent VNF à cause de l’augmentation du trafic fluvial prévu par le Grenelle de l’Environnement, qui entrainera une plus forte érosion des berges par les remous suscités (batillage), et une diminution de l’aire d’évolution des rameurs. Le conseil général conteste une municipalité (non nommée), qui a construit sur un espace naturel sensible, dont la gestion serait revenue au département s’il avait pu préempter le terrain. Schéma : A. Baysse.]


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