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Ville portuaire depuis 26 siècles, Marseille a connu à partir des années 1970 une crise d’abord portuaire, qui s’est peu à peu étendue à la ville. Le projet Euroméditerranée, qui s’inscrit dans l’espace situé directement en arrière du port, espace où le retrait des activités économiques a rendu de nombreuses surfaces disponibles, permet à la ville de se saisir d’un double enjeu symbolique et économique : le port, symbole des difficultés de la ville, devient l’espace du renouveau métropolitain.

Le port, élément structurant l’espace urbain, est désormais en crise.

Née d’un comptoir phénicien il y a 26 siècles, Marseille s’est d’abord bâtie autour du Vieux Port. Le développement portuaire connaît un nouvel essor au 19ème siècle, avec l’aventure coloniale en particulière, quand est construit un second port à la Joliette. Les digues sont édifiées au 19ème, les docks, au tournant des années 1860. La rue de la République, boulevard haussmannien, est percée à la même époque, reliant le Vieux Port aux nouveaux bassins.

L’installation des activités portuaires au Nord de la ville détermine aussi sa morphologie sociale. Au Sud se concentrent les quartiers privilégiés avec accès direct à la mer, alors qu’au Nord se multiplient les quartiers des primo-arrivants et les quartiers les plus populaires. Ils sont partiellement coupés du large front de mer, depuis le fort Saint-Jean jusqu’aux docks de la Joliette, en raison des vastes emprises portuaires fermées et des réseaux routiers et ferrés qui les longent.

À partir des années 1970, les activités portuaires entrent en crise. En vingt ans, le port recule de la 24e à la 84e place mondiale pour le trafic de conteneurs, et du 1er au 11e rang en Méditerranée. La transformation économique et territoriale du port se traduit par un déplacement des activités vers le golfe de Fos et les nouveaux bassins dits « Ouest », tandis que diminue le trafic pour les anciens bassins. L’activité principale est désormais la croisière avec la construction d’une nouvelle gare maritime. Les effets de la recomposition de l’économie portuaire accompagnée de sa relocalisation géographique auront des effets « durablement négatifs » pour Marseille [RONAI, 2009].

Le déclin des activités portuaires s’accompagne ainsi à la fois d’une paupérisation et d’un déclin économique de la zone. Des friches apparaissent, dont les plus emblématiques sont le silo et les docks. La première réhabilitation du bâti débute d’ailleurs entre 1992 et 1995 avec les docks.

Carte ci-contre. Réalisation Béatrice Georgelin. Cliquer sur l’image pour agrandir.

Une crise portuaire, qui s’insère dans une crise urbaine et métropolitaine de plus grande ampleur.

Au-delà du déclin des activités portuaires et de la désindustrialisation, une crise économique de plus grande ampleur affecte Marseille à la fin du XXe siècle. L’emploi tertiaire s’essouffle et ne compense pas le déclin portuaire, ce qui induit dégradation de l’emploi et aggravation du chômage. Marseille a ainsi perdu plus de 15 % de sa population et de ses emplois entre 1975 et 1999. En 1995, la ville perdait encore 15 000 habitants par an. Le taux de chômage est alors supérieur de 5 à 6 points par rapport à la moyenne française. 35 000 logements vétustes sont vacants, principalement au centre-ville.

Une crise sociale multiforme survient conjointement. La ville subit un exode des couches aisées et moyennes vers les communes voisines. On observe une paupérisation du centre de Marseille où se concentrent les populations pauvres. Les quartiers centraux deviennent des espaces d’accueil des populations récemment immigrées et d’habitat précaire.

Un discours fréquent, tenu en particulier par les promoteurs d’Euromed, les autorités publiques, mais aussi par une partie de la communauté scientifique [RONAI, 2009], associe ainsi au déclin économique de Marseille une crise de la dimension métropolitaine de la ville. Selon ces analyses, la ville semble être restée jusque dans les années 1990 à l’écart du processus de métropolisation. Forte de son port, de son poids démographique et d’une importante superficie municipale, elle aurait eu en quelque sorte « l’impression de se suffire à elle-même ». Gaston Deferre, maire de 1954 à 1986, avait d’ailleurs fait le choix de ne pas engager la ville dans le même processus de métropolisation qu’ont connu d’autres villes françaises à partir des années 1960. La singularité de Marseille est renforcée par son isolement politique à l’échelle nationale, un réseau de villes concurrentes à l’échelle régionale et une identité politique forte à l’échelle locale.

Le « retard » pris par Marseille dans la compétition métropolitaine, entretenu par une gouvernance défaillante (intercommunalité aphone, politique locale asphyxiée par des tensions historiques, politiciennes et foncières), permit de justifier la mise en œuvre d’un projet d’aménagement d’une envergure suffisante pour accélérer le processus de rattrapage. Le projet Euroméditerranée est lancé.