Le GIP, entre protection et conflits d’usages

Les conflits d’usages

« L’acceptation locale d’une structure spatiale étendue et contraignante telle qu’un parc national ne va pas de soi. Mais l’on aimerait insister sur un point : l’opposition au parc national ne s’exprime jamais directement, elle passe d’abord par une série de conventions oratoires et par la reconnaissance du bien-fondé théorique de la protection de la nature » (Depraz S., 2005, « Le concept d’Akzeptanz et son utilité en géographie sociale : exemple de l’acceptation sociale des parcs nationaux allemands », in L’espace géographique vol. 34 n°1, pp. 1-16). Ce que Stéphane Depraz explique pour les parcs nationaux allemands vaut également pour le futur Parc National des Calanques de Marseille : les opposants au projet ne sont que très rarement des opposants à la protection de la nature mais plaident au contraire pour un utilisation raisonnée et des activités respectueuses de celle-ci.

La proximité de la ville de Marseille constitue la grande spécificité du futur Parc National des Calanques. Si cette proximité est un atout publicitaire, elle entraîne cependant des difficultés sans fin du fait de l’importance des activités initialement tolérées sur le périmètre du futur parc national et qui se voient plus ou moins remises en cause par sa création.

Attachée à ses habitudes, la population de Marseille et des communes alentours n’entend pas être dépossédée d’un territoire sur lequel ont pu se développer des activités spécifiques. Ainsi les vignobles de Cassis, initialement inscrits en « coeur de parc », ont finalement été placés dans l’aire optimale d’adhésion afin de protéger la production sans la contraindre (la charte interdit en effet tout e modification de l’usage des sols.

Le territoire du GIP des Calanques de Marseille est également fréquenté par des chasseurs, regroupés en association, mais aussi par des sportifs (escalade, VTT, etc.) qui craignent que le classement des Calanques en Parc National conduise à la restriction de leurs activités au profit de la sauvegarde de la nature. L’association « Des Calanques et des Hommes » (favorable à la mise en place du parc national assortie d’une garantie de sauvegarde des activités « douces ») souligne ainsi la maladresse que constituerait une interdiction globale du VTT, qui n’est pas responsable de la dégradation des espaces naturels, alors même qu’une tolérance réglementée pourrait avoir des effets bénéfiques à la fois sur la protection de la nature et sur la fréquentation touristique.

L’autre spécificité du périmètre du GIP est d’inclure un espace de protection maritime. Or cette espace marin fait lui aussi l’objet d’activités particulière fortement remises en cause par les projets de charte du futur parc national des Calanques. Ainsi les associations de pêcheurs de plaisance se mobilisent en arguant que l’interdiction de la pêche dans certaines zones va accroître la pression sur d’autres zones côtières et donc favoriser la disparition de certaines espèces. L’interdiction de la pêche aux particulier au sein du Parc National serait donc totalement contre-productive. De même, les associations de pêcheurs sous-marins ou de plongeurs s’inquiètent des obligations auxquelles la création du Parc National va les soumettre.

Enfin, la présence dans le périmètre prévu comme « coeur de parc » de certaines villas (une cinquantaine sur le territoire de La Ciotat, par exemple) entraîne également des conflits particuliers. L’exemple du Parc National des Cévennes, seul Parc National français dont le coeur de parc est habité, doit pouvoir servir à la négociation de conditions adaptées au contexte. Ce parc a ainsi bénéficié de mesures dérogatoires : la chasse et la pêche y ont été autorisées, y compris en zone centrale, dès sa création en 1970. Mais la situation reste très différente puisque le Parc National des Cévennes n’est évidemment pas situé à proximité d’une des plus importantes villes de France comme le sera celui de Marseille. De plus les Calanques de Marseille présentent également la spécificité de constituer un territoire à la fois terrestre et marin ce qui multiplie les possibilités de conflits d’usage. Néanmoins l’enjeu des négociations qui sont toujours en cours au sein du GIP reste le suivant : l’adaptation des règles de gestion d’un Parc National au contexte particulier que représente le territoire des Calanques de Marseille.

2. L’opposition locale au projet de Parc National

Institution transitoire par nature, le GIP des Calanques de Marseille a vu constamment sa durée de vie rallongée suite à l’impossibilité de mener à bien sa mission, la création du Parc National des Calanques de Marseille, jusqu’à sa fin. Pourquoi de tels retards ? La raison principale en est la forte opposition de certaines populations locales qui remettent en cause sinon la nécessité de la création d’un Parc National, du moins la manière dont se fait sa mise en place.

Comme l’explique Lionel Laslaz (Les zones centrales des Parcs Nationaux alpins français (Vanoise, Ecrins, Mercantour) : des conflits au consensus social ?, Thèse de Doctorat en Géographie, 2005), la conception de la protection de la nature en France est bien particulière : elle se traduit par le "refus de la coprésence d’une autre activité, par son rejet idéologique, par le tracé de frontières et par les oppositions, voire les conflits, qu’implique toute attribution spatiale à des groupes sociaux d’intérêt divergents".

Toute protection est donc perçue également comme une interdiction par certains groupes qui ne voient pas dans la zone à protéger un simple lieu naturel mais un espace d’activités. La mise en place d’un parc national se fonde sur la segmentation d’un périmètre en plusieurs zones. Bien que cette segmentation ait pour but de favoriser le règlement des conflits (des activités sont autorisés dans certaines zones mais pas dans d’autres), elle a en fait pour effet de les déplacer sur les zones de contacts prévues entre les zones et pour lesquelles un consensus est difficile à obtenir (Laslaz L., 2007, « Autour de la nouvelle loi sur les parcs nationaux français : enjeux et conflits », in La France, des territoires en mutation, Géoconfluences). Les problèmes de délimitation des différents périmètres sont effectivement aux fondements des difficultés que connaît actuellement le GIP de Marseille.

Face à la création prévue du Parc National des Calanques de Marseille, les opposants au projet se sont regroupés dans plusieurs associations afin de peser sur les décisions.Un collectif des « Amis de la rade et des Calanques » a été mis en place, qui regroupe une cinquantaine d’associations hostiles à la mise en place du parc tel qu’il est présenté. Ils font peser une pression constante sur le GIP, pression qui s’ajoute aux tensions qui subsistent entre les différents membres du conseil d’administration : certains maires ont ainsi des intérêts divergents et se sont opposés à l’inscription du territoire de leur commune en "coeur de parc" (La Ciotat, Cassis...). Leurs revendications ont été entendues puisque leurs communes ont été inscrites, dans la dernière version de la charte, dans le périmètre de "l’aire d’adhésion". Comme on le voit, ce sont bien les questions de délimitation zonale qui constituent le point névralgique des conflits.

Alors que les associations d’opposants étaient à l’origine fortement impliquées au sein du GIP, des tensions se sont ainsi fait particulièrement sentir autour de la question de la futur charte du Parc National, qui doit fixer le périmètre exact de la protection, la réglementation du site et son mode de gouvernance. Les associations opposées à la charte telle qu’elle avait été prévue dans sa première version ont à nouveau manifesté en février 2011 contre la seconde version du projet. Bien que des avancées soient constatées dans la prise en compte de leur point de vue, ils considèrent que les propositions ne sont pas assorties de garanties suffisantes : le périmètre des différentes zones du parc fait toujours l’objet de discussions houleuses. Ils mettent par ailleurs en cause le processus de concertation, accusé de n’être qu’un simulacre destiné à donner bonne conscience aux initiateur d’un projet considéré comme éminemment politique, puisque le Parc National de Marseille permettrait, s’il était créé, d’attirer de nombreux touristes et donc une manne économique importante pour la région.

L’opposition locale au projet de Parc National se construit également sur une volonté de garder la main-mise sur la gestion du territoire des Calanques : la création d’un Parc National fait craindre le retranchement du territoire des Calanques de l’aire d’influence des élus locaux. La création d’un Parc National implique effectivement la nomination d’un directeur nommé directement par le ministère de l’Écologie. Cette crainte d’un désaisissement des Calanques est peut-être celle des élus locaux, il n’en reste pas moins que les difficultés du GIP sont liées avant tout aux conflits d’usage entrainés par l’éventualité de zones de protection importantes.

La mise en tourisme et ses enjeux

La question du tourisme attise les incompréhensions et peut être considérée comme l’un des enjeux majeurs de la création du futur parc national. La position sur ce sujet du GIP des Calanques de Marseille est en effet paradoxale : le but d’un espace de protection est bien de faire progresser la protection effective de la nature dans certains espaces, mais cette volonté se double d’un affichage important qui a pour objectif le développement du tourisme à Marseille et dans ses alentours.

L’association des Amis de la Rade et des Calanques s’oppose à cette inconséquence et souligne ainsi que le GIP a pour objectif « Une volonté d’interdire, de limiter, de restreindre les pratiques et usages mais un objectif affiché de développer le tourisme avec notamment la création d’un Label » (tract disponible ici : http://www.kairn.com/article.html?id=2154). Les opposants remettent en cause la création d’un espace touristique de masse qui, pour être offert aux touristes, seraient enlevé aux habitués. Ce développement du tourisme serait certes un atout supplémentaire pour la région et pourrait profiter au développement économique local (l’interdiction du bivouac dans le Parc National pourrait ainsi favoriser l’hôtellerie locale), il n’empêche que cette labellisation de la nature pose en effet des problèmes éthiques.

À ces accusations le GIP répond en expliquant que le but de la création d’une "marque collective" parc national n’a pas pour but exprès de favoriser le tourisme mais bien de souligner l’investissement des acteurs "éco-responsables" et qu’une telle marque fait donc partie du processus de protection puisqu’il pousse les acteurs du territoire à réaliser des efforts. Cette labellisation prend sa place au sein d’un projet global qui vise à organiser la protection à l’échelle du parc tout entier afin de la rendre plus efficace.

Le mode de préservation du territoire des Calanques de Marseille rassemble ainsi les critiques de deux bords quasi opposés : les tenants de la protection s’indignent d’un effet d’affichage qui favoriserait le tourisme et donc la dégradation des espaces naturels tandis que les usagers des Calanques se plaignent des risques que la création du Parc fait porter sur la poursuite de leurs activités.