Au-delà du consensus en faveur de la valorisation de la ressource, le fourmillement des pratiques et aménagements.

Tous les acteurs qui pensent les berges comme une ressource (naturelle, esthétique, patrimoniale, économique, symbolique) s’expriment en faveur de sa valorisation, qui sert dans chaque domaine leurs intérêts. Cette valorisation s’effectue d’un côté par l’aménagement des berges, de l’autre côté par les pratiques et usages.

 La valorisation de la ressource par l’aménagement est assez répandue et une de ses modalités principales est la mise en place de la promenade bleue par le service Seine du conseil général. Il s’agit de créer ou restaurer un sentier le long de la Seine, qui permette un cheminement continu sur les 39 km de linéaire fluvial du département. Cette promenade alterne entre ce que le Schéma dénomme des ‘’ambiances’’ tour à tour ‘’urbaine’’, ‘’paysagée’’, ‘’champêtre’’ et ‘’naturelle’’, suivant un degré décroissant d’artificialisation. Sa réalisation a commencé dans les espaces peu urbanisés du département (un ancien chemin de halage de 11 km de long existait déjà en aval) et devrait se terminer en 2015. Même si elle semble résumer la mise en œuvre du Schéma, la promenade bleue ne constitue pas l’unique valorisation de la ressource par le département, comme l’explicite sa chargée de mission développement durable : « c’est un projet de valorisation du fleuve qui ne se réduit pas à une simple promenade, mais s’étend au fleuve et à ses abords, soit par l’architecture, soit par la protection de la biodiversité, soit par les activités localisées sur le fleuve ».

L’attention à la biodiversité fait partie intégrante de la valorisation patrimoniale, et passe par des « renaturations » de berge. Elles consistent à créer des conditions adéquates pour que des espèces puissent s’installer sur les berges en minimisant l’intervention humaine. Il s’agit généralement de substituer un enrochement aux palplanches, ces pieux en béton ou en acier conçus pour dont l’emboîtement constitue un mur soutenant la berge, ou palée. L’enrochement est surmonté par une zone d’hélophytes, plantes enracinées sous l’eau et dont les tiges et feuilles sont aériennes. Au-dessus, un talus est conforté par des géotextiles (sorte de filets à grandes mailles, agrafés) et soutient un chemin (voir document 2). La plantation de roselières est une autre modalité de la « renaturation ». L’aspect paysager n’est pas oublié pour « rendre la Seine aux habitants » : les travaux de « renaturation » sont aussi l’occasion d’organiser la visibilité et l’accessibilité des berges, et de régler la place accordée à chacun des usages. Par exemple, sur le grand bras de l’île de la Jatte, deux chemins ont été construits pendant l’hiver 2009-2010, un pour les piétons, un pour les cyclistes. Le projet de requalification des berges « Vallée Rive Gauche » a pris en compte cette même dimension. En sus de ces aménagements, des petites plaquettes pédagogiques portant soigneusement son logo ont été apposées par le conseil général. A travers ces opérations, il marque de sa présence un espace visible de tous et étendu sur tout son territoire : la patrimonialisation des berges est un outil de légitimation.

 


 

[ Document 2. L’opération de « renaturation » de berge sur le grand bras de l’île de la Jatte. En haut à gauche, des enrochements surmontés de plants d’hélophytes puis d’un chemin bas. En haut à droite, le même chemin surmonté d’une berge haute retenue par un géotextile. Ces photographies ont été prises au début du printemps. En bas, à la fin de l’été, la berge revêt l’apparence d’une nature "sauvage" recherchée par les aménageurs, où les traces de l’intervention anthropique sont dissimulées. Photographies : A. Baysse ]

Au-delà du conseil général, d’autres acteurs aménagent, à une échelle plus locale et de manière plus discrète. L’AAPPMA a ainsi planté des herbiers sur la pointe de l’île de la Jatte, pour recréer de mini-îlots de biodiversité, conformément à sa vision éco-systémique. Les habitants de bateaux-logements essayent de ralentir l’érosion des berges en les consolidant par des planches et pieux en bois.

 Cependant, les aménagements pour valoriser la biodiversité et la berge ne peuvent être considérés hors contexte, car ils résultent souvent de réflexions longues, dont les origines plongent dans les usages et pratiques de la ressource. Ainsi, la plantation d’herbiers par l’AAPPMA vient clore un cycle de valorisation de l’île de la Jatte commencé il y a deux ou trois décennies. Il y avait alors des « montagnes de mousse » aux dires d’une responsable de l’association, issues des rejets industriels et très peu d’espèces de poissons. L’AAPPMA a mené une campagne en faveur de l’amélioration de la qualité de l’eau, ce qui n’est pas allé sans conflit avec les gestionnaires et les industriels.
 Ainsi, l’amélioration de la biodiversité des berges passe également par des pratiques. Un rameur de la SNBS présente la pratique nautique comme bénéfique en insistant sur les bienfaits de l’oxygénation de l’eau lors de son brassage par les rameurs. En effet, plus l’eau est oxygénée, mieux certaines espèces y vivent. La directrice de la maison de la pêche et de la nature souligne la préservation de la ressource halieutique par les pêcheurs attentifs à ne pas tuer les poissons lors de leurs parties de pêche, ce qui fait d’eux, selon elle, des « collectionneurs de photos ». La ressource halieutique est conservée à l’aide de bourriches en eau (de cinq mètres de long sur quatre mètres de profondeur) où le poisson est déposé au fur et à mesure puis relâché. Une opération commune à plusieurs acteurs dans le domaine de la valorisation de l’image des berges est le nettoyage des petits détritus et ordures déposés sur les berges. L’AAPPMA et la SNBS ont ainsi chacune officialisé une journée de nettoyage, dite « éco-citoyenne » chez les rameurs. Les habitants de bateaux-logements effectuent de tels nettoyages sans fréquence fixe, souvent après les crues. Toutefois, lutter contre les atteintes et pollutions environnementales est présenté à l’AAPPMA comme étant leur fait quasi-exclusif, et découlant d’une certaine proximité, spatiale et affective, à la ressource halieutique : « le premier qui est au bord de l’eau et qui va dire ‘’Il y a peut-être un problème parce qu’il y a trois poissons qui ont le ventre en l’air’’ c’est quand même le pêcheur » insiste la responsable de l’AAPPMA.

 Des stratégies de valorisation (esthétique, écologique) par l’aménagement, par l’usage, par la protection sont ainsi mises en œuvre. Il arrive que les aménagements présentés se heurtent lors de leur réalisation à des usages, ou à des opérations de valorisations d’autres acteurs. Des tensions peuvent alors s’accumuler et finir par se transformer en conflit.