Attractivité d’Alfortville

III. L’envers de la réappropriation des berges : décryptage d’un changement de discours 

 
1. L’attraction d’Alfortville pour de nouvelles catégories sociales en provenance de Paris : un enjeu sous-jacent aux discours de valorisation des berges de la Seine
 
Le changement de conception du lien à la Seine à partir de la fin des années1990 peut être relié et en partie expliqué par le fait qu’Alfortville tend alors à devenir la banlieue résidentielle de Paris, bien reliée en RER et dont les prix sur le marché immobilier restent relativement modestes par rapport aux communes proches comme Maisons-Alfort. L’attractivité d’Alfortville pour des catégories sociales moyennes-supérieures, notamment de jeunes ménages travaillant à Paris mais n’ayant pas les moyens financiers d’y habiter, a généré une demande importante sur le marché de l’immobilier alfortvillais. 
Au-delà de ces considérations économiques, le choix de ces nouveaux arrivants pour Alfortville a pu également être motivé par la recherche d’un environnement naturel comme cadre de vie. Dès lors, les berges de Seine ont représenté un choix de localisation privilégié en raison de leur proximité avec le fleuve et de leur couvert végétal.
Prenant en compte ces nouvelles dynamiques urbaines, les discours de revalorisation des berges de Seine qui ont émergé dans ce contexte ne sont sans doute pas dépourvus d’une logique de stratégie marketing de la part de leurs énonciateurs. Il ne s’agit pas ici de remettre en cause la conviction sincère de ces acteurs locaux (pouvoirs publics, associations…) de l’intérêt social général d’une remise en valeur des berges. Cependant, il semble raisonnable de penser que la valorisation de la présence de l’eau et le recours à la Seine comme un label de qualité ou une image de marque s’inscrivent dans une stratégie d’attractivité de nouvelles catégories sociales, sensibles aux discours écologistes ou axés sur le développement durable. Le Conseil Général du Val de Marne cherche ainsi à promouvoir une « nouvelle culture de l’eau » (par des actions éducatives ou via le magazine télévisé Oh Val disponible sur Internet) et fonde son discours sur l’idée que « la présence de l’eau dans la ville est un atout indéniable qu’il convient de valoriser », sans préciser qui seront les bénéficiaires de cette revalorisation du patrimoine fluvial. Jouer sur les valeurs écologistes ou tout du moins la recherche de la nature dans la ville, à travers lesquelles ces populations en quête d’un meilleur cadre de vie hors de Paris sont susceptibles de se reconnaître, peut constituer un des objectifs du discours officiel de revalorisation des berges.
Pour justifier cette hypothèse d’interprétation des discours portant sur la revalorisation des berges comme lieu de vie, tentons un décryptage de leur situation d’énonciation. Il s’agit de mieux saisir les objectifs parfois tacites de ces discours en explicitant quels sont les enjeux spécifiques à l’énonciateur (ici notamment la commune d’Alfortville et le Conseil Général) et aux destinataires (les catégories socio-économiques favorisées) que l’on peut y déceler. Du côté de l’énonciateur, celui qui propose la revalorisation des berges, c’est-à-dire la mise en valeur d’un capital naturel jusqu’ici laissé en friche, on peut s’interroger sur les motifs d’un tel retournement de situation : pourquoi, depuis la fin des années 1990, les berges de la Seine auraient-elles gagné en valeur ? Deux explications peuvent ici être relevées et sans doute se combinent-elles pour justifier le discours actuel de ces acteurs locaux. On peut y voir, d’une part, l’inscription de cette revalorisation dans la tendance récente au « retour à la nature », liée à la diffusion des idées écologistes et à la promotion d’un nouveau mode de vie, moins polluant et plus respectueux de la nature. D’autre part, des préoccupations économiques sous-jacentes à ce discours peuvent être supposées : il s’agirait alors, pour les acteurs locaux, de capitaliser ce potentiel naturel et d’en obtenir un apport économique par le biais, notamment, de projets immobiliers dont le cadre environnemental représente une valeur ajoutée se traduisant par des prix plus élevés pour l’habitat en bord de Seine. Ces deux explications peuvent ainsi se combiner, la revalorisation des éléments naturels (l’eau, la végétation…) dans le discours induisant une revalorisation des prix de l’immobilier sur les berges, la revalorisation de l’espace naturel dans bords de Seine dans les mentalités entraînant une revalorisation économique de ce même espace.

Quant aux récepteurs de ce nouveau discours, on peut légitimement penser qu’il s’agit d’individus à la fois sensibles aux discours écologistes et disposant de moyens financiers suffisants pour être intéressés par cette gamme de prix dans l’immobilier. Dans ce cas, le discours de revalorisation des berges s’adresserait particulièrement à des catégories socio-économique privilégiées tant du point de vue du capital économique (suffisant pour l’acquisition d’un bien immobilier en bord de Seine) que d’un certain capital culturel (favorable au développement d’une sensibilité aux idées écologistes).

2. Vers une gentrification des berges de Seine et Marne à Alfortville ?