Appropriations multiples d’un espace entre terre et mer

Le territoire « estuaire de la Loire » est le produit d’une longue construction historique, fortement liée à la physiographie du lieu. La nature entre terre et mer de l’estuaire semble essentielle pour comprendre les appropriations qui le structurent : entre océan et royaume de France, puis territoire national, il héberge des activités portuaires et industrielles ; entre terre et eau, il soutien des activités de pâture et de pêche ; bordant la Loire, il est jalonné de sites touristiques et de zones protégées. Toutes ces activités révèlent une multiplicité d’appropriations.

Un espace conçu pour des activités industrialo-portuaires

Les aménagements industrialo-portuaires bordent l’estuaire de la Loire (Photographie ci-contre) et y occupent une place centrale non seulement physiquement, mais aussi fonctionnellement. Ils ont été au centre des relations entre l’amont et l’aval.

Le port autonome Nantes-Saint Nazaire, créé en 1966 et transformé en grand port maritime par le décret du 9 octobre 2008, est en effet le quatrième port de commerce français : son tonnage total est de 33,6 millions de tonnes (après Marseille (100,3 millions de tonnes en 2008), le Havre (68,6 millions de tonnes en 2011) et Dunkerque (45 millions de tonnes en 2008)). Il s’agit essentiellement d’un trafic d’hydrocarbures, l’estuaire comprenant le plus grand terminal méthanier européen à Montoir-de-Bretagne (10 milliards de m3 de gaz). La zone portuaire inclut également la centrale thermique EDF de Cordemais (opérationnelle en 1970), qui produit environ 2000 MW d’électricité par an, ainsi que par la raffinerie de pétrole Total Fina Elf de Donges, deuxième de France avec sa capacité annuelle de 11 Mt (12% de la capacité de raffinage de France).

Ces activités se sont construites en relation les unes avec les autres, à l’échelle de l’estuaire, et ce depuis très longtemps, par exemple via le creusement d’un chenal sur toute la longueur de l’estuaire ou encore le relai des bateaux à partir d’avant-ports. En effet, dès le XVIIIe siècle, l’ensablement de l’estuaire complique l’accès à Nantes et les navires de fort tonnage doivent s’arrêter à des avant-ports comme Le Croisic ou Paimboeuf, afin d’être chargés sur des gabarres. La création de groupements joints est également essentielle dans la construction de cette activité à l’échelle de l’estuaire : création du Comité d’Étude de la Basse-Loire, au lendemain de la première guerre mondiale, puis création de l’Établissement Maritime de Basse Loire et enfin, création du port autonome en 1966. Ce dernier permet la réflexion à l’échelle d’un port autonome englobant l’ensemble des infrastructures entre Nantes et Saint Nazaire. Les décisions se prennent à l’échelle du port autonome notamment pour l’agrandissement du terminal agro-alimentaire de Montoir-de-Bretagne (à partir de 1971) puis du terminal éthanier (inauguré en 1980).

Cette activité industrialo-portuaire connaît un certain rayonnement : le port autonome Nantes-Saint Nazaire est un des premiers ports méthaniers d’Europe ; il importe le quart de l’acier français et raffine des quantités importantes de pétrole. La création du pôle Marine en 2000 a regroupé la filière métallurgique et mécanique, soit une cinquantaine d’entreprise et près de 4000 emplois. De même, les entreprises de l’aéronautique, de la construction navale et de l’automobile ont formé le pôle EMC2, dans la lignée de la politique des pôles de compétitivité initiée en 2004. L’estuaire est de plus à la charnière entre plusieurs foyers de peuplement et bassins de production agricoles, à la fois sources de demandes (vrac agricoles, bois, produits métallurgiques, ciment) et de produits (huile et tourteaux de colza, ferraille liée au recyclage). Et pourtant l’avenir est assez incertain : abandon du projet d’extension du port de Donges-Est, reconversion de la zone industrielle de l’île de Nantes entre « quartier de la création » et hôpital, délocalisation des industries (par exemple, la fermeture de l’usine Begin Say ou le transfert d’activités du site de Montoir-de-Bretagne vers le site de Florange en Moselle envisagé un temps par ArcelorMittal).

La zone industrialo-portuaire conçue dans les années 1960-1970 devait engendrer un processus de polarisation spatiale débouchant sur des complexes industriels, la création d’emploi et l’entraînement économique. Pourtant le bilan n’est pas si favorable : le port reste orienté sur les trafics lourds (70 % pour la filière énergétique mobilisant moins de 4400 personnes dans les agglomérations de Nantes et Saint Nazaire) et la désindustrialisation progresse depuis les années 1980 (si en 1975 près de 4 actifs sur 10 travaillaient dans le secteur industriel dans le département de la Loire Atlantique, en 1999, ils représentent moins d’un actif sur quatre). Malgré la volonté de renforcer la visibilité et la compétitivité du grand port maritime à l’échelle européenne, l’évolution des navires et des canaux vers de plus grands tirants d’eau pourrait conduire à déconnecter l’estuaire des conditions optimales d’approvisionnement. De plus, les grandes industries et les banques d’affaires (Elf, EDF, GDF,...), qui avaient pris le relais du patronat local, semblent laisser place aux grands groupes internationaux. Ces derniers placent l’estuaire dans des logiques de compétitivités mondialisées dont l’issue est incertaine (Guillaume, 2009). Enfin, la fonction énergétique du terminal méthanier est accompagnée de risques majeurs, de nombreux sites étant classés Seveso II.

La question de l’échelle de l’estuaire pour les activités industrialo-portuaires paraît alors centrale : va-t-elle concurrencer la zone portuaire avec la création d’une réserve protégée à l’échelle de l’estuaire ? Va)t-elle les sauver, en formant un pôle de compétitivité de poids à l’échelle internationale ? Pour Jacques Guillaume (2009, p. 186-189), l’opposition n’est qu’apparente et la pérennité du pôle maritime de l’estuaire reposerait sur l’affirmation de ses fonctions commerciales et transactionnelles (et non uniquement portuaires), conçues à l’échelle de l’ensemble de l’estuaire, dans ses composantes tant environnementales et socio-économiques qu’identitaires et politiques. L’enjeu serait alors la création ou le renforcement de liens entre l’espace portuaire et les zones humides environnantes. Cependant l’analyse du conflit Donges-Est semble montrer que les partisans du projet portuaire évoquent moins l’espace portuaire que le port, l’urbain, la métropole et les réseaux, lorsqu’ils font référence à l’estuaire (Guillotreau et al., 2009). Or les zones humides en question sont enchâssées dans une multiplicité d’activités qui mettent en jeu bien d’autres valeurs.

Des zones humides fortement pratiquées

Si l’estuaire de la Loire se distingue par l’étendue de ses zone humides, il se caractérise également par les très nombreuses activités qui y sont pratiquées. Elles se sont organisées en réponse aux potentialités et aux contraintes des zones humides de l’estuaire ainsi qu’à leur fragilité (par exemple, la remontée du front de salinité, la réduction des vasières, l’érosion des berges). C’est notamment le cas de la pêche et de l’élevage, qui participent ainsi fortement à la construction de l’échelle estuarienne.

L’activité de pêche est très importante au sein de l’estuaire, tant économiquement que symboliquement (Photographie ci-contre). C’est en particulier vrai pour la pêche à l’anguille et à la civelle, qui représentent en chiffre d’affaire, plus de la moitié de la capture. Bien que l’anguille soit une espèce migratoire très sensible aux nombreuses perturbations anthropiques de l’estuaire de la Loire (réduction des zones humides, pollutions chimiques, obstacles à la migration), le fleuve compte pour deux tiers de l’activité civelière française (qui représente elle même 80 % de la production européenne de civelle) (Perraudeau, 2009). D’après l’observatoire régional économique et social des Pays de la Loire, pour l’année 2010, dix tonnes de civelles auraient été commercialisées auprès de mareyeurs pour une valeur de 5,95 millions d’euros.

Cependant cette activité qui fait intervenir plus d’une centaine de pécheurs professionnels sur la Loire (127 licences de pêche a la civelle ont été accordés par le Comité Interprofessionnel des Poissons Migrateurs et des Estuaires en 2010) et des centaines d’emplois indirects, est menacée par la diminution considérable des populations d’anguilles et de civelles depuis plus de trois décennies. Aussi, même si le prix au kilo a beaucoup augmenté (de l’ordre de 60 euros en 1990 à plus de 330 euros en 2010, notamment grâce à l’ouverture d’un marché asiatique), la pérennité de l’activité est-elle menacée.

Nous avons pu voir des adaptations des infrastructures hydrauliques, notamment la mise en place d’échancrures et de sur-ventelles (fentes à ouverture manuelle) dans l’écluse du Dareau, pour faciliter la remontée des civelles dans les marais et le maintien des populations d’anguille. Les pêcheurs sont également organisés au sein de l’estuaire via le CIPE (Commité Interprofessionnel des Poissons Migrateurs et des Estuaires) et l’Association départementale des pécheurs maritimes et fluviaux en eau douce de la Loire Atlantique, pour une plus grande transparence et durabilité, mais cela reste soumis à l’attribution d’autorisations de pêche (Perraudeau, 2009).

Pour se maintenir, l’activité de pêche est donc poussée à s’organiser à l’échelle de l’estuaire en mobilisant les différents acteurs concernés. Ces derniers travaillent ensemble, notamment dans le cadre d’un schéma d’aménagement et de gestion des eaux (SAGE) Estuaire de la Loire. Ce dernier, via la mise en place d’une commission locale de l’eau (CLE), qui mobilise des acteurs de neufs sous-bassins, contribue à la construction de l’échelle de l’estuaire. La gestion de la ressource en eau et en poissons semble alors être un vecteur de renforcement de l’entité « Estuaire de la Loire » comme unité décisionnelle.

L’élevage extensif sur les prairies humides de la Loire est également une « pratique de zone humide » essentielle. En effet, si l’agriculture de Loire Atlantique est particulièrement connue pour sa production de mâche et de muguet, les élevages extensifs sur l’estuaire aval font l’objet d’une attention particulière :

  • d’une part par le projet de sauvegarde de la race bovine nantaise, présentée comme rustique, environnementale et patrimoniale (Guyard, 2007). L’association pour la promotion de la race bovine nantaise (APRBN) et le Conservatoire des races animales en Pays-de-la-Loire (CRAPAL) chercheraient en particulier à faire de la nantaise un marqueur du territoire et un élément de l’identité estuarienne ;
  • d’autre part en réponse aux contraintes caractéristiques des prairies humides (extensivité, envasement des prés, érosion des berges, photographie ci-contre), qui limitent la viabilité économique de l’élevage.

Du fait du classement de l’estuaire en zone Natura 2000, 304 exploitations agricoles ont pu bénéficier de Mesures Agro Environnementales (MAE) à hauteur de 8 millions d’euros sur 5 ans. Ces MAE sont des incitations financières facilitant l’adoption de pratiques agricoles contribuant à la protection de la zone (eg. Limitation de la fertilisation et l’usage des produits phytosanitaires, retard des fauches....) tout en contribuant à la rentabilité de l’exploitation. Ainsi, la rencontre entre territoires d’élevage et territoire de protection de la Nature a permis de trouver des solutions collectives aux difficultés rencontrées par les individus. Mais cela contribue aussi à faire émerger des projets et renforcer des relations au sein des zones humides de l’estuaire.

À Lavau, le maire nous a fait part des difficultés rencontrées par les agriculteurs a entretenir les marais (représentant 50 à 75 % de la surface de la commune). Alors qu’ils étaient, il y a quelques décennies, une soixantaine pour entretenir les canaux, aidés par des corvées collectives, ils sont aujourd’hui moins d’une dizaine et la commune a fait appel à la collectivité de communes Loire et Sillon pour en assurer la gestion. Ainsi des travaux à hauteur de 800 000 euros auraient été engagés pour permettre la réhabilitation des douves et des canaux, la construction de vannes et d’étiers (photographie ci-contre) et le renforcement des berges.

La gestion du marais a donc été réappropriée par des structures d’échelon supérieur, contribuant à faire de l’estuaire un espace pratiqué et praticable.

À travers l’exemple de la pèche et de l’élevage, nous avons vu que deux pratiques qui s’effectuent très localement dans l’estuaire, peuvent contribuer à sa construction à une échelle plus large. Cependant au delà de la transformation morphologique de l’estuaire et de sa pratique, c’est aussi sur le terrain de l’identité et de l’imaginaire que l’espace de l’estuaire se construit socialement. Les projets culturels, touristiques et patrimoniaux se multiplient et font l’objet de la partie suivante.