Alfortville dos à la Seine

I. Le paradoxe des berges alfortvillaises : une ressource situationnelle bloquée par une friche

 
1. Alfortville : une ville dos à la Seine
 
Nos premières observations, en tant que promeneur sur les berges de la Seine et de la Marne à Alfortville, nous ont laissé une impression de désaffection multiforme, à la fois sociale et culturelle. Tout laisse à penser, à celui qui découvre Alfortville, que les berges ne constituent guère des espaces valorisés et s’apparentent bien plus à des friches, délaissées des Alfortvillais tant pour l’habitat que pour la promenade. Le contraste dans l’aménagement des berges de la Marne entre Maisons-Alfort et Alfortville, par exemple, est saisissant. En longeant la Marne à partir de Maisons-Alfort, on emprunte tout d’abord une promenade en bois récemment aménagée en contrebas de la route, qui nous conduit à Alfortville, au-delà du pont traversé par la ligne de RER D séparant les deux communes. Le paysage offert par les berges change alors radicalement (Figure1) : la promenade longeant la Marne est restée en béton, que des mauvaises herbes tentent de reconquérir, et le quai d’Alfortville est bordé par de l’habitat vétuste en partie concerné par un projet de démolition dans le cadre d’une OPAH[1].
Figure 1 : Promenade longeant les berges de la Marne de Maisons-Alfort (à gauche) à Alfortville (à droite).
 
Le long du quai Blanqui, en bord de Seine, un même constat de désaffection peut être dressé concernant la promenade en contrebas de la route. Le tronçon aménagé en bois s’interrompt brutalement (Figure 2) et est repris plus loin en béton brut, incitant peu à la flânerie au bord de l’eau.
Figure 2 : Promenade interrompue, en contrebas du quai Blanqui à Alfortville.
 
Le site de la confluence, occupé par Chinagora, mérite, quant à lui, qu’on s’y attarde par les enjeux qu’il représente en termes d’aménagement des berges de la Seine et de la Marne. Racheté dans les années 1980 par des capitaux chinois (provenant notamment de la province du Guangdong dont est originaire la communauté Teochew vivant à Paris), le site de la confluence n’appartient plus juridiquement à la commune d’Alfortville. Privée de son site le plus valorisant, Alfortville aurait pu bénéficier de la vitrine culturelle que se voulait être le projet Chinagora. A son ouverture au public en 1992, le site est composé d’un palais des expositions, d’une galerie commerciale, de trois restaurants panoramiques, ainsi que d’un hôtel trois étoiles et d’un jardin chinois. Toutefois, le succès ne sera pas au rendez-vous et Chinagora ferme progressivement ses portes. De ce qui devait symboliser l’amitié franco-chinoise et le rayonnement culturel de la Chine en France, il ne reste donc aujourd’hui qu’un hôtel qui vivote, une cité interdite fantôme qui ressemble davantage à une friche qu’à son prestigieux modèle (Figure 3). 
Figure 3 : Chinagora à la confluence de la Seine et de la Marne, vu d’Ivry-sur-Seine.
 
 
Cette première impression de désaffection sociale issue de l’observation des berges peut être en partie confirmée par une étude statistique des disparités socio-spatiales à Alfortville, à partir des données locales de l’INSEE pour l’année 2007. Sur les cartes statistiques réalisées à partir de ces données, on distingue un net contraste nord-sud doublé d’un contraste centre-périphérie, c’est-à-dire entre les alentours de la gare de RER et les berges de Seine, concernant la répartition de la catégorie socio-professionnelle des cadres et professions intellectuelles supérieures et la part des ménages non imposables (Figures 4 et 5).
 
Figure 4 : Part des cadres et professions intellectuelles supérieures par IRIS à Alfortville.
 
Figure 5 : Part des ménages non imposables par IRIS à Alfortville.
 
La localisation plus forte des cadres au centre d’Alfortville que sur les berges peut laisser supposer un faible attrait de cet espace en termes de cadre de vie. La plus forte proportion de ménages non imposables dans certains IRIS des berges de Seine (et leur plus faible présence au centre) suggère également que les berges de Seine ne constituent pas une ressource situationnelle valorisée pour l’habitat. Les entretiens réalisés aux Services Techniques à Alfortville confirment en partie cette analyse statistique. Ainsi, d’après Patrick Derennes, responsable du service application du droit des sols à la direction de l’aménagement et du développement urbain (D.A.D.U) d’Alfortville, la nature du logement coïncide en partie avec ces résultats. En effet, les IRIS des bords de Marne ou ceux du Sud de la commune correspondent à de fortes densités de logements sociaux associées à de l’habitat en hauteur, davantage susceptibles d’accueillir des populations aux revenus modestes. Si les projets de réhabilitation de l’habitat social passent parfois par l’adoption d’une mixité entre habitat pavillonnaire et habitat collectif, le centre d’Alfortville est, en contraste, essentiellement composé de pavillonnaire ancien, tel que le précise Patrick Derennes :
 
« C’était une demande de la ville de faire de la mixité en termes de produit, pas que des immeubles mais également du pavillon, une offre en maison de ville, neuf. Dans l’opération de logement social, au niveau de la place Ochagan [au sud d’Alfortville], il y a une partie collective sur la rue des Gougeons et, à proximité, de la maison de ville en locatif social. A part ça, le reste est entièrement privé, pavillonnaire, et ancien. »
 
Cependant, l’urbaniste tient à souligner que la réalité sociale de l’habitat est plus complexe que ne le laisse présumer la carte statistique :
 
« La situation est plus complexe. On peut très bien avoir des pavillons qui sont des possessions héritées avec des occupants plutôt pauvres même si, dans le neuf, oui, il y a cette logique certainement [de répartition des populations aisées sur les pavillons et moins aisées sur les grands ensembles]. »
 
Si l’étude statistique semble mettre en évidence une polarisation d’Alfortville par la gare, en termes de population favorisée, et une désaffection sociale des berges de Seine, des précautions méthodologiques doivent donc être prises en compte. La principale critique que l’on peut formuler à l’égard de ces résultats concerne la trop faible précision du maillage, une observation à l’échelle de l’IRIS gommant la diversité du tissu urbain et social caractéristique d’un espace inter-ferroviaire, comme c’est le cas d’Alfortville (située entre le RER C et le RER D).
 

La désaffection des berges de la Seine et de la Marne à Alfortville est donc à la fois sociale (désaffection en termes d’habitat, de loisirs) et culturelle, en raison de l’échec du projet symbolique de Chinagora. Dès lors, les berges n’apparaissent pas, à première vue, comme une ressource socialement ou culturellement valorisée. Elles semblent représenter davantage un espace fonctionnel par le passage de la route départementale 38, constituant un axe de transport primaire reliant Alfortville aux communes voisines, et par la présence d’activités économiques liées au Port autonome de Paris ou à la ZAC Val de Seine créée au sud d’Alfortville pour dynamiser les berges. Comment expliquer cette désaffection des berges de Seine et Marne à Alfortville alors que celles-ci représentent une ressource situationnelle a priori valorisante pour la commune, notamment en lui permettant de jouer un rôle de carrefour fluvial ?