Les Calanques : un territoire de protection ancien

Un périmètre de protection exceptionnel…

Les deux conditions à remplir pour solliciter la création d’un Parc National sur un territoire donné sont le caractère exceptionnel du périmètre d’un point de vue paysager (couleurs…), « naturel » (espèces animales et végétales) et culturel, mais également son aspect menacé. Les deux conditions sont remplies pour les Calanques.

La zone concernée par la protection du GIP est d’une superficie de 7 200 hectares, auxquels s’ajoutent 2 200ha d’espaces marins et 500m de côte.

Projet de périmètre du futur Parc National des Calanques de Marseille. Source : site officiel du GIP des Calanques, 2009

Le périmètre de Natura 2000 (soit un réseau de sites naturels visant à préserver les espèces et les habitats menacés et/ou remarquables sur le territoire européen) est de 6 600 ha. Ses relations avec le domaine du GIP seront étudiées ultérieurement. Il abrite un massif calcaire parmi les plus remarquables de France par son étendue, avec des falaises abruptes qui comptent aussi parmi les plus hautes du rivage français. A ces éléments s’ajoute le caractère peu urbanisé de cet espace, qui en fait un paysage naturel apprécié par les Marseillais.

Ensuite, sa diversité biologique est très grande. Il abrite 11% du nombre des espèces vasculaires (soit l’ensemble des végétaux, à l’exclusion des mousses, lichens et les algues) recensées en France. Des espèces très rares, voire endémiques s’y trouvent, comme la Sabline de Provence, qui ne vit qu’entre Marseille et Toulon, ou encore l’Orpin du littoral, qu’on ne retrouve que sur les rochers littoraux de Marseille. C’est le cas également pour certaines espèces animal, notamment des insectes, ou le Lézard ocellé, le plus grand lézard d’Europe.

...mais fragilisé, d’où une protection ambiguë selon « une démarche ascendante » (Goiffon et Consales, 2005)

Les espaces de collines dont les Calanques font partie étaient, jusqu’au XIXe siècle, des terres agricoles de culture en terrasses sur de grandes parcelles appartenant à quelques propriétaires. Mais la croissance industrielle de Marseille est telle que durant le XIXe siècle des usines polluantes s’installent en grand nombre sur les Calanques, comme des usines de fabrication de plomb, de soude, d’acide. Certaines calanques sont, de même « peu à peu colonisées par des habitations abusives : les cabanons » (Goiffon et Gonzales, 2005, p. 30).

La présence d’habitations au sein du futur périmètre du Parc National des Calanques de Marseille entraîne certains conflits d’usage particuliers. Source : photographie de Nicolas Toraille, 2011

En réaction, les élites se font entendre pour un plus grand respect du site. On a donc une réaction par le haut des tenants de la protection de l’espace, qui en appellent à l’Etat. Dès 1897, la forêt de Gardiole est achetée par l’Etat, pour être protégée. La protection obéit donc à une démarche des élites et s’inscrit contre des usages qui menacent la diversité biologique de la zone.

Ce processus est une constante, et se maintient dans les années 1950 et 1960, lorsque des projets routiers sont avortés par la mobilisation accrue des partisans de la protection, qui se regroupent dans le Comité pour la défense des Sites Naturels (COSINA). Il s’agit, là encore, d’un groupe de pression qui intervient auprès des institutions, afin que celles-ci prennent leur relais en assurant une protection effective.

La démarche de protection se fait donc en trois temps : dénonciation d’usages de l’espace qui menacent la pérennité du lieu, puis constitution d’un cadre associatif qui se fait le relais de la contestation, et dispose de moyens assez puissants pour faire pression sur les institutions, lesquelles, dans un dernier temps, mettent en place des instruments officiels qui assurent la protection effective du lieu.

Si cette démarche est efficace, elle n’en a pas moins des faiblesses. Tout d’abord, elle ne peut lutter contre des formes de pollution dues aux activités extérieures au périmètre protégé. Ainsi, la pollution marine aboutit à un constat alarmant : 20% seulement des habitats marins dans le site classé des Calanques sont « en bonne santé », et 2% seulement en « excellente santé », selon les critères d’état de conservation biologique définis par Natura 2000. Ces critères se répartissent en deux catégories, à savoir la structure et les fonctions spécifiques du type d’habitat naturel marin nécessaire à son maintien, et les menaces et pressions que peut subir cet habitat naturel et qui peut nuire à sa pérennité. La première prend en compte la composante faunistique, la composante folristique, la structure générale (d’un herbier par exemple), l’état de vitalité et de santé (de l’herbier, pour continuer sur cet exemple), ainsi que l’aspect du sédiment pour les habitats de substrat meuble. Pour la seconde catégorie est constituée par les perturbations physiques (bétonnage par exemple), les perturbations biologiques (prolifération d’espèces envahissantes qui menacent les habitats d’autres espèces), et les pollutions (macrodéchets, hydrocarbures par exemple).

Or, l’essentiel de cette pollution est due aux rejets des eaux usées provenant de l’agglomération marseillaise toute proche. Une protection territorialisée est donc ici inadéquate à enrayer la menace.

D’autre part, cette démarche suppose d’être dans un rapport de force favorable aux tenants de la protection face aux défenseurs d’éventuels projets immobiliers, et face à l’administration sur laquelle les associations diverses font pression. On aboutit ainsi à des regroupements d’une centaine d’associations, comme en 1923 au sein du Comité de Défense des Calanques. De ceci découle une nécessaire pratique du débat, donc une lenteur dans les prises de position, et la possibilité de conflits. Le GIP, dont l’adoption a été difficile, illustre bien, par ses faiblesses, les difficultés que pose cette nécessaire concertation de tous les acteurs. Nous aborderons cet aspect dans la deuxième partie. Surtout, ces regroupements se font de manière ponctuelle, en réaction à un projet (par exemple, en 1922, avec celui d’extension de la carrière de la calanque d’En Vau). Le risque est donc, une fois ce dernier retiré, l’essoufflement de la logique de protection.

Enfin, notons que cette logique de protection s’est mise en place très précocement, dans une perspective hygiéniste qui consistait à créer ponctuellement des espaces non urbanisés au sein des villes afin de permettre une meilleure santé des populations, qui peuvent ainsi se livrer à des activités sportives et profiter d’un air plus pur. Mais la difficulté d’une telle approche est qu’elle a abouti à faire des Calanques un espace identitaire fort pour les Marseillais, qui n’y voient plus uniquement un espace naturel à protéger, mais un lieu auquel sont attachés des modes d’approches qui relèvent non plus de la protection, mais également de la patrimonialisation.

Michel Rautenberg définit le processus de patrimonialisation comme une action des populations, non contrôlées par les institutions, qui fait d’un objet un patrimoine, c’est-à-dire un élément dans lequel les populations se reconnaissent, dans lequel elles placent du sens. L’image provoque une identification au lieu : on identifie un objet comme appartenant à un lieu.

Or, la protection de la zone s’appliquait, initialement, à de petits espaces délimités, puis s’est progressivement étendue jusqu’à couvrir un périmètre continu de plusieurs milliers d’hectares dans une logique de territorialisation, c’est-à-dire d’un espace clairement délimité et orienté en fonction de buts spécifiques par l’autorité qui en a la gestion. Cet objectif est le maintien des espèces rares et menacées, qui suppose une limitation des activités humaines, avec l’interdiction de permis de construire, des aménagements moindres, et des règles de conduite appliquées par des visiteurs dont le nombre doit être restreint : ne pas cueillir les plantes ni collecter les pierres par exemple, ne pas laisser de déchets dans la nature… La protection, en ce sens-là, va à l’encontre de la logique d’accès des populations aux espaces protégés. Ce modèle est celui de la protection radicale, qui a prévalu dans les années 1960 jusqu’aux années 80. Mais il a été remplacé par le modèle intégrateur (Depraz S., 2008, pp. 87-119) qui associe les populations à la protection, dans une logique de développement durable.

Néanmoins, la délimitation des deux moments est moins nette dans les Calanques, où la zone a, dès l’origine de sa protection, joué un rôle important dans les représentations de la population marseillaise. Toujours est-il que le nouveau paradigme suppose une corrélation, considérée comme bénéfique pour l’espace protégé, entre patrimonialisation et protection. La création du Parc National, institution née de la logique de protection radicale, pour remplacer le GIP, plus « intégrateur » au sens où tous les acteurs y dialoguent pour prendre chaque décision, illustre bien cette originalité des Calanques, où la protection obéit à une logique en quelque sorte inversée par rapport à celle prévalant à l’échelle mondiale.

Peut-être une telle inversion est-elle due au fait que la patrimonialisation et la protection peuvent entrer en contradiction, loin d’être complémentaire. L’exemple le plus révélateur est celui des cabanons. On a vu qu’ils étaient considérés comme des « habitations abusives » par les premiers tenants de la protection. Or, ils sont devenus un symbole fort des Calanques : les populations identifient les Calanques aux cabanons. De plus, tout un folklore s’est mis en place autour de ces cabanons, telles que des chansonnettes, en faisant un facteur d’identité marseillaise. Cette logique de patrimonialisation est d’ailleurs utilisée comme argumentaire pour la protection, par exemple avec la présence de peintures rupestres dans les grottes de Cosquer. Mais la patrimonialisation peut nuire à la protection.

Tout d’abord, elle fait des Calanques un lieu attractif, et donc fréquenté. Les pressions sur les espaces naturels sont donc fortes, avec des risques tels que la pollution sous forme de déchets laissés sur place, la disparition d’habitats sous le piétinement des marcheurs, ou encore les dégradations engendrées par les aménagements destinés à permettre l’accès aux visiteurs (sous forme de parkings, d’arrêts de bus).

Les activités des visiteurs peuvent également entrer en conflits entre elles, et amener à des tensions sur l’utilisation de l’espace. On pense notamment aux activités sportives. Aurélien Niel et Sirost Olivier ont bien montré, dans leur article (2008), que les joggeurs n’avaient pas le même rapport au lieu que les randonneurs et les grimpeurs. Or, ces trois activités nécessitent des aménagements différents. Les randonneurs ont besoin de chemins, mais qui doivent rester peu entretenus, quand les joggeurs souhaitent avoir des pistes bien entretenues à leur disposition. Quant aux grimpeurs, il faut que leurs parcours soient préalablement établis, sous forme de prises dans la roche. Ces dernières semblent en contradiction avec la logique de protection, qui suppose de maintenir le milieu naturel en l’état. Mais elles entraînent également un désagrément paysager pour les autres sportifs, et pour tous les visiteurs.

Enfin, la patrimonialisation et ses activités corollaires ont pour conséquence le développement du tourisme. La question des aménagements à apporter à la zone afin d’accueillir au mieux ces visiteurs se pose, en contradiction avec la logique de protection de l’espace qui limite la présence des activités humaines. Notons qu’ils risquent d’ailleurs, par la construction de lieux d’hébergement, de routes et autres que leur venue présuppose, de s’opposer aux représentations que les visiteurs marseillais se font de cet espace. Ils l’identifient en effet comme un lieu de repos, de quiétude, loin des activités de la ville.

On peut donc dire que la protection est prise dans ses propres contradictions. Par la délimitation d’un périmètre qu’elle présuppose, elle entraîne une patrimonialisation, et crée de nouveaux référents pour les populations. Celles-ci développent des pratiques spécifiques : elles s’approprient le nouvel espace. Les nouvelles activités qui émergent sont liées à la protection, mais elles peuvent également lui nuire. Surtout, la protection, associée à la patrimonialisation, donne au lieu une lisibilité nouvelle, qui peut attirer des touristes, et entraîner de nouvelles perturbations.

Enfin, notons que l’espace protégé et les nouvelles pratiques qui lui sont associées donnent à la zone une attractivité nouvelle auprès même des populations marseillaises. On observe ainsi la construction de zones d’activité, d’établissements scolaires comme une école supérieure de commerce, à proximité de l’espace protégé considéré comme lieu d’agrément. La question de la territorialité de la protection en vient à se poser, car l’écrin protégé provoque un accroissement des activités à sa périphérie, en contradiction avec une protection sur le long terme. La protection est ainsi liée à des enjeux économiques, sociaux, politique, et surtout aux représentations que les populations se font de l’espace lorsqu’elles se l’approprient.

Ce constat est valable pour toute démarche de protection, mais il prend ici une importance primordiale de par le voisinage de l’agglomération marseillaise. Le GIP des Calanques de Marseille tente, face à ces ambiguïtés et ces difficultés, d’assurer la protection et la transition vers le futur Parc National. Mais il est lui-même marqué par les fragilités étudiées, notamment par la nécessité de mettre tous les acteurs d’accord sur l’action à mener, ce qui diminue son efficacité.