3.Le projet « Île de Nantes » entre enjeux écologiques et réaménagement urbain

En 1987, les Nantais assistent à la mise à l’eau du Bougainville, dernier navire à sortir des chantiers Dubigeon. Ce départ est vécu comme une rupture symbolique : la Loire devient à partir de ce moment, un espace délaissé, marqué par un lourd passé.

Aujourd’hui, la gestion du fleuve par l’aménagement de l’île se caractérise par un investissement considérable, au nom du développement durable et culturel.

La réappropriation et la valorisation de la Loire

Nous avons vu que la Loire avait pris une place centrale dans l’aménagement urbain depuis les années 2000, via la réhabilitation de l’île. Cependant, plus qu’une simple rénovation physique, les pouvoirs publics veulent aussi recentrer symboliquement Nantes sur son fleuve : il faut que les Nantais retrouvent un attachement à leur fleuve, que la Loire redevienne un principe d’identification.

La reconquête symbolique du fleuve passe par trois processus principaux.

  • D’abord,il s’agit de faire de la Loire un lieu de vie, et non plus un lieu attaché aux activités indésirables (industries). Un vaste programme de construction de logements a été engagé sur l’île de Nantes : entre 2003 et 2012, 4400 logements ont vu le jour (dont 23% de logements sociaux). Mais, les activités commerciales et administratives ont aussi été favorisées, pour permettre une diversité fonctionnelle.
  • Par ailleurs, il faut en faire un lieu où les habitants s’arrêtent et passent du temps, sans seulement le traverser. Des promenades piétonnes, de vastes places, des espaces verts ont été aménagés. Ainsi, les familles viennent se promener sur l’île, en bord de Loire le week-end. À l’entrée de l’ancienne zone industrielle, une vaste place a été aménagée, où se tient le projet des « Machines de l’île » depuis 2007 : dans un grand hangar sont entreposés des automates d’animaux. L’éléphant emblématique fait le tour du quartier et attire des habitants de toute l’agglomération. Si l’on poursuit vers l’ouest, le long de la promenade, on rencontre les anneaux de Buren, installation longue d’une centaine de mètres, installant une perspective vers l’estuaire. Enfin, au bout des quais, des entrepôts ont été aménagés en bars et en lieux culturels branchés, comme le Hangar à bananes. La place accordée à la culture ne signifie pas le reniement du passé nantais. Au contraire, la référence au passé est constante, que ce soit à travers les vestiges de l’âge industriels (grues, entrepôts, cheminées d’usine,…), ou par la référence au commerce triangulaire (Quai des Antilles, mémorial de l’esclavage sur la rive droite, passerelle Schœlcher,…).
  • Enfin, la réappropriation du fleuve passe par l’inscription de Nantes dans un espace plus vaste : celui de l’estuaire de la Loire.

 

Nantes est depuis très longtemps inscrite dans l’estuaire de la Loire : le commerce triangulaire fonctionnait par l’estuaire et, plus tard, à l’âge industriel, les liens étaient forts entre Nantes et le port de Saint-Nazaire, créé au XIXe siècle. Aujourd’hui, les projets pour connecter la ville de Nantes à l’estuaire de la Loire s’orientent dans deux directions principales.

  • Sur le plan culturel, le programme « Estuaire » a été mis en place en 2007, et renouvelé en 2009 et 2012. Il consiste en la découverte du territoire de l’estuaire par l’installation d’œuvres d’art au fil de l’eau. Dans la ville de Nantes, on trouve aussi des œuvres s’inscrivant dans ce programme : outre les Anneaux de Buren, le Péage sauvage, situé à Malakoff a été installée sur le lieu où un projet d’autoroute avait été planifié, avant d’être finalement abandonné. Par ces œuvres, Nantes s’inscrit dans l’espace plus vaste de l’estuaire de la Loire.
  • Sur le plan administratif, il s’agit de créer une « éco-métropole » Nantes-Saint-Nazaire, pour reprendre les mots de Stéphane Bois, urbaniste au Pôle métropolitain. Selon lui, les territoires ont besoin de travailler sur des grands espaces de projets, assis sur des réalités géographiques. La Loire en est une. Elle doit permettre de donner une réalité territoriale à l’association des deux métropoles, qui ont des problématiques communes à gérer (transports, étalement urbain,…). Mais la Loire n’est pas qu’un moyen pour asseoir une entité administrative, elle est inscrite dans le projet, au sens où elle héberge des espaces naturels fragiles, à protéger.

Enjeux écologiques et/ou projets urbains à Nantes ?

L’approche urbanistique à Nantes reproduit les changements actuels de représentations, voire de nouveaux modèles de développement urbain. D’une part, on retrouve les questions de la gestion de flux : les échanges, la vie économique, le travail, les emplois, etc.. ; et d’autre part, le développement des projets autour de l’environnement, du loisir, du cadre de vie, entre autres.

L’émergence des enjeux socio-écologiques est indubitablement le moteur des démarches de reconquête du fleuve. En réalité, les opérations de réappropriation des cours d’eau se déroulent dans plusieurs villes d’Europe et d’ailleurs. En France, ce type de démarche est adopté dès les années 1980 et la ville de Nantes est souvent citée comme pionnière dans ce type de démarche d’aménagement du fleuve (Bonin, 2007). L’attention portée à la Loire est représentatif d’une prise en compte de la nature dans les espaces de friches industrielles au bord du fleuve, qui étaient jusque lors désignés comme des « paysages en crise » (Masboungi, 2003).

En effet, les motifs à l’origine des principes de réaménagement des espaces fluviaux partent des enjeux économiques et territoriaux, plutôt que d’une reconnaissance des valeurs écologiques de la Loire en tant que nature en ville à préserver. Cependant, ces intérêts socio-économiques convergent en combinant à la fois la valorisation paysagère et le potentiel écologique local. Ces relations à la valeur écologique participent à la sensibilisation de la population (Roger, 1997). Pour ne citer qu’une exposition, la « Rives de Loire » a contribué à renouer des liens avec les « espaces de crise », par le biais de nouveaux usages, des nouvelles complémentarités entre ville-fleuve ainsi qu’au développement du projet « Île de Nantes ». L’aménagement des accès au fleuve ou des passages piétons le long des berges sont actuellement travaillés par la collectivité locale pour que ces espaces soient reliés à la Loire, tant physiquement que symboliquement.

La Loire semble finalement jouer un double rôle dans l’aménagement de Nantes : d’une part, celui d’une ressource matérielle et fonctionnelle en elle-même, et d’autre part, celui d’une ressource immatérielle, esthétique, associée à la vie quotidienne de la population. De fait, le paysage urbain représenté par la Loire reproduit la volonté d’assurer un développement économique soucieux des milieux « naturels ». Ainsi, le paysage urbain, plus que le fleuve, apparaît en définitive comme un bien collectif qu’il faut valoriser sur le plan symbolique et récréatif.